Pourquoi les Amazones n’existent pas
Publié en ligne le 18 juin 2026
Cet ouvrage à la fois synthétique et exploratoire témoigne de la fécondité de l’approche évolutionniste pour penser l’histoire humaine. Il s’inscrit explicitement dans le sillon creusé par le sociologue Bernard Lahire, que ce soit dans ses derniers ouvrages personnels 1 ou via sa collection « Sciences sociales du vivant » aux éditions La Découverte. À l’encontre des tendances encore largement dominantes dans les sciences sociales, ce programme de recherche vise à tracer des ponts entre les sciences dites « humaines » et les sciences autrefois appelées « naturelles », afin de tenter d’établir des « lois » générales du fonctionnement des sociétés humaines. Le chapitre consacré à l’application du darwinisme aux évolutions culturelles le rappelle : « Parler de “lois sociales” a longtemps été considéré dans le champ académique français comme inconvenant, le relativisme et le constructivisme dominants rendant suspecte toute volonté de dégager des principes généraux de fonctionnement des groupes humains (…). La sociologie en particulier s’est refermée sur la production de monographies compréhensives, centrées sur le point de vue des agents, et a paru renoncer à toute tentative d’objectiver le monde social. »
Afin de mieux comprendre et expliquer les relations entre les sexes au sein de l’espèce humaine, ainsi que leurs transformations au cours de l’histoire, la politiste Vera Nikolski et le physicien Nicolas Pichoff empruntent largement à des travaux de préhistoriens et d’anthropologues qui ont adopté dans leurs disciplines une démarche évolutionniste et matérialiste – on pense avant tout aux travaux sur le genre produits par Christophe Darmangeat et Anne Augereau 2. L’évolutionnisme est aussi au cœur des travaux de mythologie comparée développés en France par Jean-Loïc Le Quellec et Julien d’Huy, qui appliquent aux mythes produits par les sociétés humaines une démarche de recherche de parenté semblable à celle que mettent en œuvre les biologistes à propos des espèces vivantes. Tous ces travaux récents, et d’autres plus anciens, sont utilisés par les deux auteurs en vue de proposer une réponse à la question : pourquoi toutes les sociétés connues, du passé et du présent, sont-elles marquées par des formes variables de domination masculine, appuyée sur un monopole (ou parfois « quasi-monopole ») de l’usage des armes les plus létales ?
Loin de se contenter de confronter les réponses apportées par les différentes disciplines scientifiques à la jonction des sciences humaines et des sciences naturelles, l’ouvrage propose, au-delà d’une claire et utile synthèse, une nouvelle hypothèse directrice. Celle-ci est appuyée sur la très darwinienne idée de sélection naturelle et centrée sur la notion de répartition des risques entre les individus qui composent le groupe. Ainsi, « quelles que soient les conditions dans lesquelles ils évoluent, plus les groupes confient les activités risquées aux hommes, plus ils sont résilients face aux changements ayant un impact sur le taux de reproduction, la dangerosité de l’environnement et les ressources disponibles ». Si l’on peut dire que des sociétés de guerrières Amazones n’ont jamais existé, c’est non seulement parce que nous ne disposons d’aucune trace de leur existence réelle, mais aussi parce qu’elles n’ont tout simplement pas pu exister, ou pas longtemps : un raisonnement par l’absurde – ici mis en œuvre via des algorithmes qui testent différentes hypothèses de répartition des risques au sein des groupes – montre qu’une société humaine qui se serait organisée en exposant autant les femmes que les hommes aux risques majeurs aurait inconsciemment organisé son propre suicide, eu égard à l’importance asymétrique des deux sexes au sein du processus de reproduction. Chacun comprend ainsi qu’une société composée de dix femmes et d’un homme a encore un avenir, là où une société composée de dix hommes et d’une femme n’en a aucun : dans le premier cas, dix enfants peuvent être en gestation en même temps, alors qu’un seul peut l’être dans le second.
Dans ses derniers chapitres, le livre n’évacue ni le bouleversement des rapports sociaux de sexe qui a été rendu possible par les effets de la révolution industrielle – et qui permet pour la première fois dans l’histoire humaine d’envisager la disparition du genre, c’est-à-dire des rôles sociaux attribués aux sexes –, ni les menaces que pourraient faire peser sur cet « acquis » extrêmement récent un hypothétique recul de la civilisation industrielle dans le contexte d’une crise écologique aggravée.
Bernard Lahire, Les Structures fondamentales des sociétés humaines (La Découverte, 2023) et Vers une science sociale du vivant (La Découverte, 2025).
2 Voir par exemple Anne Augereau et Christophe Darmangeat, Aux origines du genre (PUF, 2022) ; Anne Augereau, Une préhistoire des femmes (La Découverte, 2026) ; Christophe Darmangeat, Le Communisme primitif n’est plus ce qu’il était (La Découverte, 2025).
1 Bernard Lahire, Les Structures fondamentales des sociétés humaines (La Découverte, 2023) et Vers une science sociale du vivant (La Découverte, 2025).
2 Voir par exemple Anne Augereau et Christophe Darmangeat, Aux origines du genre (PUF, 2022) ; Anne Augereau, Une préhistoire des femmes (La Découverte, 2026) ; Christophe Darmangeat, Le Communisme primitif n’est plus ce qu’il était (La Découverte, 2025).









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