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Redonner un sens à l’esprit critique

Publié en ligne le 9 janvier 2026 - Esprit critique et zététique -
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À l’ère d’Internet, des réseaux sociaux et de l’intelligence artificielle, l’esprit critique est promu de toute part comme un outil permettant de faire face au flot d’informations dans lequel nous baignons quotidiennement. Pour autant, comme le note un rapport du Conseil scientifique de l’Éducation nationale (CSEN), « le terme “esprit critique” est souvent utilisé de manière vague et sans définition claire ». Il ajoute avec lucidité : « Ce flou expose à des risques » [1]. Ainsi, l’esprit critique devient parfois un argument d’autorité servant à légitimer des théories complotistes, le rejet de toute expertise au nom du doute systématique, ou encore l’affirmation de la supériorité de son opinion personnelle. L’absence d’esprit critique, c’est toujours chez « l’autre » qu’on la décèle : trois Français sur quatre s’estiment dotés d’esprit critique selon une récente enquête [2]. Ce consensus apparent révèle surtout que le terme est galvaudé, ce qui rend indispensable de définir précisément ce qu’on entend par là quand on s’en réclame.

Dans nos colonnes, nous faisons la promotion de l’esprit critique au sens donné à ce terme par le CSEN : « L’esprit critique est la capacité à ajuster son niveau de confiance de façon appropriée selon l’évaluation de la qualité des preuves à l’appui et de la fiabilité des sources. » Toutefois, cette définition soulève de nombreuses questions. Comment juger la qualité des preuves ? Comment évaluer la fiabilité des sources ? Comment savoir si notre ajustement du niveau de confiance n’est pas biaisé ? Sans qu’il soit possible en quelques lignes de répondre à ces interrogations, mettons en avant quelques principes qui caractérisent notre approche.

Nous estimons que la méthode scientifique constitue la seule démarche permettant d’obtenir des connaissances fiables et vérifiables sur le monde réel. Nous adoptons comme boussole la pyramide des niveaux de preuve utilisée en médecine, qui attribue, par exemple, bien plus de valeur aux expertises collectives qu’aux simples témoignages. Nous défendons l’intégrité scientifique, gage indispensable de la confiance que l’on peut accorder aux résultats de la science. Pour nous, la neutralité axiologique est l’un des piliers – mais non le seul – de cette intégrité : les faits scientifiquement établis ne prescrivent aucune valeur que les individus ou les sociétés auraient à adopter. Nous nous réclamons ainsi de l’universalité des savoirs, par opposition à tout relativisme culturel ou à tous les « savoirs situés » selon lesquels la vérité dépend des individus ou des groupes sociaux [3]. Enfin, l’esprit critique nécessite une réflexivité individuelle et une compréhension des biais qui influencent nos raisonnements.

Bien entendu, dans la réalité, les choses sont plus subtiles. La science elle-même est complexe. Elle est par ailleurs faite par des individus faillibles, au travers d’institutions qui s’inscrivent dans des contextes économiques, sociaux et politiques. Conserver comme repère ces grands principes fondamentaux nous permet cependant de fournir « un éclairage scientifique des débats de société », pour reprendre la formule inscrite en couverture de notre revue, qui peut s’avérer utile tant pour nourrir le débat démocratique que pour permettre la confrontation des opinions.

Se qualifier de « zététicien », de « sceptique », de « rationaliste » ou simplement se référer à l’esprit critique ne suffit pas à former une « communauté » homogène que l’on pourrait analyser comme un ensemble unifié. Une telle approche risquerait d’attribuer à certains, de façon erronée, les positions défendues par d’autres. Seule l’adhésion à des critères communs et explicites permet véritablement de définir une éventuelle communauté d’action.

Références


1 |Éduquer à l’esprit critique ", sous la direction de Pasquinelli E et Bronner G, Conseil supérieur de l’Éducation nationale, 2021.
2 |Baromètre de l’esprit critique ", édition 2025, sur le site universcience.fr
3 | Bronner G, " L’universalisme et la " théorie des savoirs situés " en sociologie ", Science et pseudo-sciences n°351, janvier 2025.


« Être ou ne pas être, telle est la question » : Hamlet illustre par cette phrase le doute existentiel sur le sens de la vie. Ici, la souris de laboratoire l’interpelle, le priant de considérer sa propre existence dans le même continuum philosophique, celui de la dignité et de l’éthique.