Se passer de l’expérimentation animale ?
Publié en ligne le 10 janvier 2026 - Information scientifique -
Les premières traces d’expérimentation animale remontent à l’Antiquité grecque. Au IVe siècle avant notre ère, à Alexandrie, les médecins Hérophile et Érasistrate pratiquaient déjà des expériences sur des animaux vivants [1]. D’autres comme Pythagore et Plutarque s’y opposaient au nom du respect de l’animal et, de manière cohérente, prônaient une alimentation végétarienne.
Après une éclipse dans l’Europe du Moyen Âge, l’expérimentation animale réapparaît à la Renaissance. Mais c’est au XIXe siècle que naît véritablement la biologie expérimentale moderne, notamment avec Claude Bernard (1813-1878) [2]. Pour ce dernier, « il est essentiellement moral de faire sur un animal des expériences, quoique douloureuses et dangereuses pour lui, dès qu’elles peuvent être utiles pour l’Homme » [3]. En permettant des avancées scientifiques, l’expérimentation animale a mis en évidence une proximité physiologique des animaux, ou du moins de certains d’entre eux, avec les humains. La théorie darwinienne de l’évolution a ajouté à cette proximité une ascendance évolutive commune contribuant à réinterroger les rapports de l’Homme à l’animal. Quelques décennies auparavant, le philosophe Jeremy Bentham (1748-1832) s’interrogeait déjà à propos des animaux : « La question n’est pas : peuvent-ils raisonner ? peuvent-ils parler ? mais peuvent-ils souffrir ? » [4].
La première réglementation sur l’expérimentation animale voit le jour au Royaume-Uni en 1876. Elle dispose qu’il est interdit de pratiquer sur un animal vivant une expérience susceptible de provoquer de la douleur, sauf si cette expérience a pour but « de faire progresser la connaissance par la découverte de nouveaux éléments de physiologie ou de connaissances utiles pour sauver ou prolonger la vie, ou pour soulager la souffrance » 1 [5]. Depuis, de multiples régulations se sont mises en place et affinées pour encadrer l’expérimentation pour la recherche scientifique et prendre en compte des considérations éthiques liées à la souffrance animale. Citons ainsi la directive européenne de 2010 relative à la protection des animaux utilisés à des fins scientifiques [6] fondée sur le principe des « 3R » (remplacer, réduire, raffiner) qui consiste à remplacer l’expérimentation sur des animaux autant que possible, réduire leur nombre au minimum nécessaire et raffiner les méthodes pour diminuer leur douleur et leur stress.
En tout état de cause, il existe un large consensus sur le fait que l’expérimentation animale reste indispensable en sciences biomédicales. Elle a été à l’origine de nombreuses avancées et permet aujourd’hui encore de comprendre des phénomènes biologiques complexes que les méthodes alternatives ne peuvent pas encore reproduire. Mais elle rencontre une contestation croissante et l’interdiction pure et simple est parfois demandée : l’expérimentation animale n’aurait rien apporté à la science, l’animal ne pourrait pas servir de modèle à la compréhension de l’humain, les méthodes alternatives (par exemple in vitro – tests de laboratoire en éprouvettes – ou in silico – simulations informatiques) seraient suffisamment pertinentes pour remplacer l’animal… (voir l’article d’Éric Muraille, « L’expérimentation animale est-elle encore utile en sciences biomédicales ? »)
En France, une « Charte de transparence sur le recours aux animaux à des fins scientifiques et réglementaires » a été publiée en février 2021 [7]. Elle réaffirme que les modèles utilisant des animaux restent nécessaires pour mener à bien une recherche de qualité, mais également pour le développement et la production des médicaments qui répondent aux exigences réglementaires de sécurité et d’efficacité. Mais, dans le même temps, elle reconnaît « que les animaux sont des êtres vivants doués de sensibilité » et qu’il convient de veiller à leur bien-être et de respecter des règles éthiques. Initiée par le ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation, cette charte a été signée par une cinquantaine d’institutions publiques telles que l’Académie des sciences, l’Académie de médecine, l’Académie vétérinaire, l’Institut Pasteur, l’Inserm, des universités et plusieurs laboratoires privés (voir le texte de la charte dans ce dossier).
Néanmoins si des réglementations existent, si des engagements concrets sont pris, ceux-ci pourraient encore être largement améliorés (voir l’article de Georges Chapouthier, « Expérimentation biomédicale et respect de l’animal »).
Jusqu’où peut-on concilier recherche scientifique et respect de l’animal ? Pour Georges Chapouthier, neurobiologiste, philosophe, directeur de recherche émérite au CNRS et impliqué dans la défense du droit des animaux, il convient d’adopter « une position d’entre-deux délicate à tenir » [8]. Selon lui, « il ne faut […] pas oublier qu’il est légitime pour l’espèce humaine, comme pour toute autre espèce, de défendre d’abord ses droits propres lorsqu’ils affectent sa survie même. Les droits de l’Homme à la santé doivent donc avoir, dans les situations d’enjeu vital, le primat sur les droits de l’animal. C’est un point fondamental essentiel qu’il importe de souligner. Mais, bien entendu, cela ne veut pas dire pour autant qu’il ne faut pas viser également à une amélioration morale du statut des animaux » [2].
Ainsi, la directive européenne de 2010 prévoit que tout projet impliquant une expérimentation animale fasse l’objet d’une validation préalable par un comité d’éthique et que sa décision s’appuie sur « une analyse dommage-avantage » visant à apprécier « si le dommage infligé aux animaux en termes de souffrance, de douleur et d’angoisse est justifié par les résultats escomptés, compte tenu de considérations éthiques, et pourra, en définitive, bénéficier aux êtres humains, aux animaux ou à l’environnement » [6]. Mais les critères d’évaluations pourraient être mieux précisés. Dans un avis commun (mai 2025), quatre académies (médecine, pharmacie, sciences et vétérinaire) soulignent que « les bénéfices d’une recherche scientifique sont difficiles à évaluer a priori dans leur totalité. Au-delà de leur valeur intrinsèque, les résultats obtenus contribuent à un champ plus vaste et peuvent servir de terreau à un nouveau champ de recherche » [9].
Ce « juste milieu » peut être complexe à déterminer et relève, in fine, d’un choix de société. La transparence sur les raisons du recours aux animaux, conformément à la charte mentionnée plus haut, et une information claire du public sont des éléments clés utiles pour apaiser le débat.
1 | Conti AA, Paternostro F, “Anatomical study in the Western world before the Middle Ages : historical evidence”, Acta Biomed, 2019, 90 : 523-5.
2 | Chapouthier G, « Enjeux historiques et philosophiques de l’expérimentation animale »,Biologie Aujourd’hui, 2023, 217 : 193-8.
3 | Bernard C, Introduction à l’étude de la médecine expérimentale, Flammarion, Paris.
4 | Bentham J, Introduction aux principes de morale et de législation (1789), Vrin, 2011.
5 | “An Act to amend the Law relating to Cruelty to Animals”, 39 & 40 Vict. c. 77, 15 août 1876. Sur legislation. gov. uk
6 | Union européenne, « Directive 2010/63/EU relative à la protection des animaux utilisés à des fins scientifiques », 22 septembre 2010. Sur eur-lex. europa. eu
7 | Gircor, « Charte de transparence sur le recours aux animaux à des fins scientifiques et réglementaires en France », décembre 2025. Sur gircor. fr
8 | Arc S, « Georges Chapouthier, le chercheur et la souris », CNRS Le Journal, 20 janvier 2014.
9 | « Amélioration de l’évaluation des projets utilisant des animaux à des fins scientifiques », Avis interacadémique (médecine, pharmacie, sciences et vétérinaire), 18 avril 2025. Sur academie-medecine. fr
La recherche scientifique, fondamentale et appliquée, est un enjeu majeur pour nos sociétés, en particulier dans le domaine biomédical. De nombreuses maladies humaines sont encore mal comprises et demeurent des défis en santé publique. La recherche de nouveaux tests diagnostiques est également nécessaire. C’est le cas en particulier des maladies infectieuses émergentes, des maladies génétiques, des maladies neurodégénératives, des cancers, de certaines maladies chroniques et des maladies inflammatoires, dont la fréquence ne cesse de croître. De même, de nombreuses maladies animales sont mal connues et certaines d’entre elles, communes aux animaux et à l’Homme, sont à l’origine de zoonoses, comme la rage ou la Covid-19.
Des progrès sont également indispensables pour améliorer la qualité des productions animales et des soins vétérinaires. Et la protection de l’environnement est un des défis majeurs auxquels sont confrontées nos sociétés.
Parallèlement, et en amont de ces enjeux de recherche appliquée, il est nécessaire de maintenir un haut niveau de recherche fondamentale, indispensable au progrès des connaissances et au développement d’applications originales, de grande portée.
La mise sur le marché des nouveaux médicaments repose sur des essais thérapeutiques contrôlés, réalisés chez l’Homme et l’animal (pour les médicaments vétérinaires). La recherche d’efficacité, mais aussi d’effets toxiques de certaines molécules sur les fonctions de reproduction et le développement fœtal, est indispensable. Des essais
s’appliquent également aux produits de la biotechnologie, à la thérapie génique et cellulaire et à certains dispositifs médicaux.
Évaluations toxicologiques des xénobiotiques. L’évaluation de la toxicité des xénobiotiques [substance étrangère à l’organisme] est essentielle pour assurer la sécurité des Hommes et des animaux. Elle concerne les candidats médicaments, l’alimentation ainsi que notre environnement. Ces évaluations sont réglementées par des directives internationales, qui évitent la duplication d’études, limitant ainsi le nombre d’animaux utilisés à des fins scientifiques qui doit rester le plus faible possible.
Produits biologiques d’origine animale. Au-delà de la recherche et d’aspects réglementaires, des animaux sont parfois utilisés pour obtenir des produits à visée thérapeutique ou scientifique : sérum, anticorps (à visée thérapeutique tels que des anticorps anti-thymocytes pour la prévention des rejets de greffe, outils diagnostic, ou pour la recherche biologique).
Autres travaux. D’autres utilisations d’animaux à des fins scientifiques sont recensées, comme des études médico-légales, la formation, la conservation d’espèces animales, le maintien de colonies d’animaux génétiquement modifiés.
Source
Extrait légèrement remanié sur la forme du rapport associé à l’avis interacadémique (médecine, pharmacie, sciences et vétérinaire) « Amélioration de l’évaluation des projets utilisant des animaux à des fins scientifiques »(18 février 2025).
Sur academie-sciences. fr
1 Traduction de la rédaction.
Publié dans le n° 355 de la revue
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L'auteur
Jean-Paul Krivine
Rédacteur en chef de la revue Science et pseudo-sciences (depuis 2001). Président de l’Afis en 2019 et 2020. (…)
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