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Sociologie fondamentale

Publié en ligne le 1er novembre 2021
Sociologie fondamentale

Étude d’épistémologie

Dominique Raynaud
Éditions Matériologiques, coll. Sciences & philosophie, 2021, 492 pages, 28 €

Poursuivant son travail d’investigation entre science fondamentale, science appliquée et technologie, le sociologue Dominique Raynaud introduit son dernier livre Sociologie fondamentale par une définition idoine : «  Science fondamentale : recherche désintéressée de nouvelles connaissances scientifiques. » Cette définition, extraite du dictionnaire philosophique de Mario Bunge 1, ainsi que les nombreuses références au philosophe et physicien argentin, ne laissent pas de doutes quant à l’orientation rationaliste de l’ouvrage. Comme l’indique le sous-titre, il est question d’épistémologie et plus précisément d’une analyse de la sociologie au regard de ses concepts, de ses programmes et de ses principes élémentaires.

La première partie montre comment des concepts mal définis peuvent être clarifiés, étape essentielle selon l’auteur pour qu’une science fondamentale puisse se développer. Des notions comme « contexte » ou « idéologie » sont analysées et on lira avec intérêt que « ce n’est donc pas de l’idéologie que le sociologue doit se déprendre, mais du contrôle unilatéral de la pensée par tout élément extérieur, idéologique ou autre, qui serait contraire à la réalité. Tant que l’objectivité et le souci de la preuve restent les guides de la pensée, l’idéologie n’a aucun effet – sinon l’effet bénéfique de stimuler les recherches – sur le développement de la connaissance scientifique. » Malgré sa technicité, le propos de D. Raynaud reste dans cette première partie accessible et pédagogique, et son travail impressionne par sa clarté. Si nombre de sociologues s’attachaient à clarifier et à définir de la sorte les concepts et notions utilisés, on peut imaginer que les canulars sociologiques seraient peut-être inexistants 2. L’auteur souligne « qu’il ne peut pas y avoir d’entente possible tant que les auteurs refusent d’employer des définitions et campent sur le sens personnel qu’ils attribuent à une notion ».

Dans la deuxième partie, différents programmes de recherche sont détaillés 3. Devant l’impossibilité de tout résumer ici, nous retiendrons que la sociologie des réseaux de diffusion 4 « constitue une enclave scientifique à l’intérieur de la sociologie générale dans laquelle il existe une propension plus grande qu’ailleurs à produire des résultats scientifiques » en usant de « concepts analytiques permettant la formalisation, la prédiction et le test expérimental ». L’auteur montre également, après un examen attentif de la littérature sociologique, qu’en ce domaine l’expérimentation existe et produit des résultats variés, malgré ce qu’en pensent certains sociologues. Même si l’objectif de cette partie est ailleurs, il est regrettable que D. Raynaud ne s’essaye pas à quantifier les différentes productions scientifiques issues des programmes présentés au sein de la production générale. Cette remarque n’enlève évidemment rien à l’intérêt global de cette partie, qui se relève plus complexe que les deux autres par l’usage de démonstrations mathématiques assez poussées.

La troisième partie étudie les rapports entre la sociologie et quatre grands principes méthodologiques – le déterminisme, le naturalisme, le matérialisme et le scientisme 5 – que l’auteur considère comme « les “bêtes noires” de la sociologie française des trente dernières années » et pourtant indispensables à la production de connaissances scientifiques. Une fois les principes définis et les confusions écartées, l’enquête conclut à leur compatibilité. Il est à noter que le chapitre portant sur le naturalisme propose une réflexion stimulante : si les sociétés animales, artificielles et humaines possèdent des propriétés communes, la sociologie est-elle alors réellement une science « humaine » ? Est-il possible d’expliquer le social indépendamment de l’humain ? Sans trancher, l’auteur reconnaît possible l’usage de cette sociologie qui rend la distinction humain/non-humain obsolète 6.

Le livre se termine sur une problématique très actuelle : « La vérité à l’ère de la post-vérité ». L’auteur étudie ici le concept de vérité et ses différentes tentatives historiques de caractérisation. Il en ressort que seule la conception de la vérité proposée par la théorie correspondantiste est acceptable : elle est alors la correspondance entre une proposition (ou un énoncé) et le réel. Ainsi, « quoi qu’en pensent les promoteurs de la post-vérité, la vérité reste le concept fondamental de toute recherche scientifique ».

D’un point de vue plus général, l’auteur ne cherche pas à imposer une vision particulière de la sociologie, mais essaye plutôt de montrer l’étendue de ses possibilités. Ce principe guidant l’ouvrage, l’idée qu’il faille appréhender toute recherche sociologique par la subjectivité des individus (à travers leurs « raisons d’agir » ou la compréhension de leurs actions) n’est pas une obligation, car « aucun objet d’étude n’offre de garantie de scientificité. [...] le projet de science se reconnaît non à l’objet, mais à la façon dont ces objets sont conceptualisés, appréhendés par des programmes de recherche et liés à des principes méthodologiques. » En conclusion, le livre dresse un panorama intéressant de la sociologie et donne des pistes sur les possibilités pour celle-ci d’être une science au sens plein, c’est-à-dire fondamentale au sens posé par Mario Bunge.

1 Mario Bunge est un physicien et philosophe du matérialisme auquel nous avons rendu hommage dans un précédent numéro. Voir « Mario Bunge (1919-2020) », sur afis.org

3 Selon D. Raynaud, les programmes de recherche se définissent comme des objectifs disciplinaires mettant en jeu les constructions collectives que sont les concepts. Sont examinées tour à tour la sociologie de l’agrégation, la sociologie des réseaux de diffusion, la physique statistique appliquée aux systèmes sociaux et la sociologie expérimentale.

4 La sociologie des réseaux de diffusion est l’application des méthodes d’analyse des réseaux sociaux à la diffusion des innovations et des connaissances.

5 Pour l’auteur, « le scientisme est la thèse selon laquelle la meilleure façon de connaître la réalité est d’employer des méthodes scientifiques ».

6 Si l’on peut étudier une société animale sans se concentrer sur les états mentaux et intentionnels de ses individus, alors ces états mentaux personnels et subjectifs peuvent ne pas être l’objet d’étude de la sociologie. Il propose ici de le questionner chez l’être humain.