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Tchernobyl 1986 : l’Union soviétique a-t-elle sacrifié la Biélorussie pour protéger Moscou ?

Publié en ligne le 22 janvier 2023 - Nucléaire -
Cet article accessible uniquement en ligne est rattaché au dossier « Nucléaire civil : accident et déchets » publié dans Science et pseudo-sciences n°343 (janvier 2023).

Lors de l’accident nucléaire de 1986 à Tchernobyl, des avions auraient été utilisés pour ensemencer l’atmosphère et déclencher des précipitations entraînant les particules radioactives sur le sol de la Biélorussie, évitant ainsi qu’elles ne se propagent jusqu’à Moscou. C’est la thèse avancée par l’historienne Kate Brown dans son livre, sorti aux États-Unis en 2019 sous le titre Manual for Survival : A Chernobyl Guide to the Future (publié en français en 2021 sous le titre Tchernobyl par la preuve, vivre avec le désastre et après [1]), qui porte sur les conséquences sanitaires de l’accident et dans lequel un chapitre est consacré aux « faiseurs de pluie ». Cette opération aurait eu lieu dès le 27 avril 1986, soit le lendemain de l’accident, et expliquerait la forte contamination de zones étendues en Biélorussie. Une autre opération aurait eu lieu plus tard pour, au contraire, empêcher les précipitations autour de Tchernobyl afin d’éviter que les dépôts radioactifs ne soient entraînés vers les rivières. Cette thèse a été reprise sans filtre par plusieurs médias, comme par exemple Science et Avenir [2] ou Charlie Hebdo [3].

À la lecture, le descriptif de la première opération, tel que relaté dans l’ouvrage, semble très suspect pour plusieurs raisons :

  • la précipitation artificielle par ensemencement des nuages reste une technique mal maîtrisée et dont les résultats sont souvent décevants [4] ;
  • les opérations d’ensemencement de nuages nécessitent des moyens importants et une préparation minutieuse, ce qui rend peu crédible qu’une telle opération ait pu être mise en œuvre en moins de 48 heures, alors que l’événement était complètement inattendu ;
  • pendant les premiers jours, la circulation atmosphérique poussait les particules vers le nord-ouest, elles ne menaçaient donc absolument pas Moscou [5] et il n’y avait donc pas de raison de faire cette opération ;
  • les expériences de précipitations provoquées, visant à réduire les précipitations sur Moscou pendant les fêtes nationales [6], impliquent des ensemencements à quelques dizaines de kilomètres de la zone à protéger, alors que la Biélorussie est à plus de 600 kilomètres de Moscou.

Mais plusieurs éléments sont avancés en faveur de cette thèse :

  • on la retrouve décrite dans plusieurs médias [7, 8] (antérieurs au livre de Kate Brown) ;
  • un pilote, Aleksei Grushin, affirme avoir participé à ces opérations [9], sans préciser les dates, mais en disant bien que l’objectif était de protéger Moscou et d’autres villes.
Les faiseurs de pluie


« Près de quarante-huit heures après l’accident, l’un de ses collaborateurs [Youri Izraël, responsable du Comité d’État d’hydrométéorologie de l’URSS] lui a remis une carte grossièrement dessinée. Sur celle-ci, on voyait une flèche tirée du nord-est de la centrale s’élargir rapidement pour devenir une masse d’air de plus de 15 kilomètres de large traversant la Biélorussie en direction de la mère patrie. Si cette agrégation de nuages radioactifs atteignait Moscou, où un front orageux se formait, des millions de personnes risquaient d’en être victimes.

La décision d’Izraël s’est imposée d’ellemême : faire pleuvoir.

Le 27 avril, dans un aéroport militaire de Moscou, l’ordre a été donné de disperser de l’iodure d’argent dans l’atmosphère grâce à des fusées d’artillerie. Des pilotes ont grimpé dans le cockpit de leurs bombardiers TU16 et il ne leur a fallu qu’une petite heure pour survoler Tchernobyl et le réacteur en flammes. Les Tupolev ont effectué le tour de la zone sur un rayon de dix kilomètres, puis, en fonction de la météo, ont prolongé leur vol de 30, 70, voire 100 kilomètres, pourchassant les volutes sombres des nuages radioactifs. Lorsqu’ils atteignaient l’une d’elles, ils y larguaient leurs jets d’iodure d’argent et déclenchaient la pluie […].

Dans la ville endormie de Narowlia, en Biélorussie, à 48 kilomètres au nord de Tchernobyl, des villageois se souviennent d’avoir vu passer des avions aux étranges traînées de condensation jaunes et grises qui quadrillaient un ciel d’étain […].

Il n’y avait donc pas eu de pluie radioactive à Moscou, et l’Ukraine avait été relativement épargnée. Si l’opération Cyclone-N n’avait pas été tenue top secret, les journaux auraient titré : “Avec l’appui d’une technologie de pointe, des scientifiques sauvent la Russie et l’Ukraine de la catastrophe !” Pourtant, comme le clame la sagesse populaire, ce qui monte doit descendre : la pluie qui n’était pas tombée sur l’Ukraine, portée par les vents dominants du nord et de l’est, avait migré vers la Biélorussie, où les étés sont généralement plus frais et plus humides.

Personne n’avait dit aux Biélorusses que la moitié sud de leur république avait été sacrifiée pour protéger les villes russes et ukrainiennes. Plusieurs centaines de milliers de Biélorusses vivaient sur le trajet des faiseurs de pluie. »

Source
Brown K, Tchernobyl par la preuve. Vivre avec le désastre et après, Actes Sud, 2021 (extrait du chapitre 3 « Les faiseurs de pluie »).

Ces éléments peuvent être mis en doute. Les médias sont parfois peu regardants lorsqu’il s’agit de raconter une « belle » histoire, et tout particulièrement lorsque cela implique du nucléaire. Quant au discours du pilote, c’est un témoignage qu’il importe de prendre avec précaution et de recouper.

Il nous faut donc rechercher des éléments plus fiables, et en particulier un descriptif précis des opérations (avec les dates, les lieux et les méthodes employées).

J’ai ainsi interrogé le spécialiste russe des « précipitations contrôlées », Ali M. Abshaev, un des co-auteurs de l’article de revue déjà cité [4]. Celui-ci est trop jeune pour avoir participé aux opérations mises en place pour limiter les conséquences de l’accident, mais il est bien placé pour savoir ce qui a été entrepris à l’époque. Il m’a indiqué par écrit qu’il y avait bien eu des opérations aériennes d’ensemencement des nuages à Tchernobyl, mais uniquement après le 10 mai 1986, et uniquement dans un objectif de limiter les précipitations autour de la centrale.

Cette description correspond donc à la seconde opération décrite par Kate Brown, qui est sans rapport avec la contamination en Biélorussie.

J’ai continué à rechercher dans la littérature scientifique pour avoir une description plus précise, et j’ai finalement trouvé une référence au titre prometteur “Experience in artificial regulation of precipitation aimed at mitigating the impact of the Chernobyl disaster” (« Essais de contrôle artificiel des précipitations pour limiter l’impact de l’accident de Tchernobyl ») [10]. C’est une publication en langue russe qui n’est pas facilement accessible. Elle décrit des opérations qui ont eu lieu du 18 mai au 8 juin, puis à nouveau du 17 septembre au 30 décembre 1986, au voisinage de la centrale (les raisons du choix de ces périodes ne sont pas expliquées). L’objectif était bien de limiter les précipitations sur cette zone particulièrement contaminée dans le but d’éviter le transfert de particules radioactives vers les rivières. Plusieurs techniques à base de neige carbonique (57 tonnes) ou de ciment (9 tonnes) ont été utilisées. L’impact réel est difficile à évaluer du fait de l’absence d’une référence permettant de quantifier l’impact des procédures entreprises. L’article met en avant les résultats de la première période (du 18 mai au 8 juin), avec une précipitation plus faible que ce qui est attendu à cette période de l’année, mais pas de la seconde, pourtant plus longue, et qui serait donc statistiquement plus représentative.

Après la pluie, Arkhip Kouïndji (1841-1910)

Le point important est que cet article ne fait aucune référence à des expériences similaires dans les premiers jours après l’accident, qui auraient visé à limiter les précipitations sur Moscou. C’est là un élément fort pour penser que de telles expériences, telles que décrites par Kate Brown, n’ont pas eu lieu. Bien sûr, il est presque impossible de démontrer que quelque chose n’existe pas, mais les éléments en faveur de cette thèse sont bien faibles en regard de ceux qui viennent la contredire.

Il semble donc que Kate Brown, et peut-être d’autres, aient brodé à partir de faits réels (des tentatives de régulation des précipitations autour du réacteur accidenté plusieurs semaines après l’accident) pour imaginer un scénario dans lequel des populations aient été délibérément sacrifiées afin d’en protéger d’autres. Le chapitre consacré à cette affaire montre une certaine légèreté peu digne d’une historienne et porte une thèse complotiste qui ne repose sur rien. Cette critique du livre s’ajoute à d’autres qui ont été faites (voir encadré ci-après).

Tchernobyl a été un accident industriel majeur qui a eu des conséquences sanitaires importantes, et qui pourrait même avoir contribué à l’écroulement de l’union soviétique. Mais il fait aussi l’objet de nombreux fantasmes avec une description des conséquences hors de proportion vis-à-vis des évaluations rigoureuses [11]. L’analyse de l’accident et de ses impacts doit rester objective et factuelle afin d’en comprendre la portée et d’en tirer toutes les leçons.

Une critique du livre par un spécialiste des effets de la radioactivité


Dans cet article, nous n’analysons qu’un des chapitres du livre de Kate Brown sur les conséquences de l’accident de Tchernobyl. La plupart des autres chapitres discutent des conséquences sanitaires et environnementales de l’accident sur la santé des populations et dressent un tableau qui est beaucoup plus alarmiste que celui que l’on peut trouver dans les rapports des agences internationales, telles que l’OMS [1] ou l’Unscear [2].

Le livre a fait l’objet d’une critique détaillée [3] publiée dans un journal scientifique par Jim Smith, professeur à l’université de Portsmouth, et spécialiste de l’effet des rayonnements sur la santé et les écosystèmes. Voici le résumé de cet article 1 par son auteur : « Mon analyse, fondée sur près de trente ans de recherches sur Tchernobyl et des dizaines de visites dans les zones contaminées du Belarus, de l’Ukraine et de la Russie, soutient que Manual for Survival ignore les milliers d’études scientifiques sur Tchernobyl qui sont disponibles dans la littérature scientifique internationale. Ce faisant, il présente un compte rendu biaisé et trompeur des effets de l’accident sur la santé et l’environnement. Je pense que ce livre ne fait que perpétuer les nombreux mythes sur les effets de l’accident et qu’il repose très peu sur des bases scientifiques solides. »

Références
1 | World Health Organization, “Chernobyl : the true scale of the accident. 20 Years later a UN report provides definitive answers and ways to repair lives”, communiqué de presse, 5 septembre 2005. Sur who.int
2 | United Nations Scientific Committee on the Effects of Atomic Radiation, « L’accident de Tchernobyl : évaluation des effets des rayonnements par l’UNSCEAR », rapport, mai 2011. Sur unscear.org
3 | Smith JT, “Review of Manual for Survival by Kate Brown”, J Radiol Prot, 2020, 40 :337. Une traduction de cet article est disponible sur afis.org

Références


1 | Brown K, Tchernobyl par la preuve. Vivre avec le désastre et après, Actes Sud, 2021.
2 | Rouat S, « Tchernobyl : les “faiseurs de pluie” ont contaminé pour longtemps la Biélorussie », Sciences et Avenir, 25 avril 2021. Sur sciencesetavenir.fr
3 | Nicolino F, « Enfin des vérités sur Tchernobyl », Charlie Hebdo, 14 avril 2021. Sur charliehebdo.fr
4 | Flossmann AI et al., “Review of advances in precipitation enhancement research”, Bulletin of the American Meteorological Society, 2019, 100 :1465-80.
5 | Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire, « Panache radioactif : le panache de Tchernobyl », mars 2013. Sur irsn.fr
6 | Bedritsky AI, Chernikov AA, “Cloud seeding to protect Moscow from rain on 9 May 1995”, WMO Bulletin, 1996, 45 :60-4.
7 | Gray R, “How we made the Chernobyl rain”, The Telegraph, 22 avril 2007. Sur telegraph.co.uk
8 | « 1986 Chernobyl reactor radioactive fallout », ClimateViewerMaps, 2007. Sur climateviewer.org
9 | « Playing God with the weather », vidéo, theDossier.info, 2007. Sur youtube.com
10 | Beryuliev GP et al., “Experience in artificial regulation of precipitation aimed at mitigating the impact of the Chernobyl disaster”, Trudy Vses Konf po aktivnym vozd, Leningrad, 1990, 233-8 [texte original et traduction depuis le russe disponibles auprès de l’auteur].
11 | United Nations Scientific Committee on the Effects of Atomic Radiation, « L’accident de Tchernobyl : évaluation des effets des rayonnements par l’Unscear », rapport, mai 2011. Sur unscear.org

1 Traduction par nos soins.