De l’importance de l’action pour modifier des cognitions
Publié en ligne le 30 juin 2026 - Psychologie -
La connaissance ou la foi la plus assurée est incapable de donner la force et l’habileté nécessaires à l’action. [. . . ] D’abord et avant tout les œuvres ! C’est-à-dire l’exercice, l’exercice, l’exercice ! La “foi” adéquate s’ajoutera d’elle-même, soyez-en sûrs.
Au XIXe siècle, la psychologie est définie comme la « science de l’âme ». Dans les années 1910, des psychologues baptisent leur discipline la « science du comportement ». Cette définition reste valable si l’on utilise le mot « comportement » au sens large, c’est-à-dire toute activité signifiante, directement ou indirectement observable, présentant trois dimensions : une composante cognitive (perception, souvenir, réflexion, etc. ), affective (plaisir, souffrance, indifférence) et motrice (action, expression corporelle). Tout comportement présente ces trois éléments. En lisant, vous générez des cognitions (pensées, images mentales, souvenirs), vous êtes dans une disposition affective (intérêt, curiosité, satisfaction), vous bougez les yeux et peut-être la tête. . .
Selon cette définition, on parle d’« action » quand la dimension motrice est prédominante, mais il est sous-entendu que les deux autres composantes sont présentes, sauf en cas de réflexe élémentaire. Par exemple, le tabacomane adopte une action qui s’est développée suite à des cognitions (imitation, curiosité, appartenance à un groupe, rite de passage, etc. ) et qui s’est affermie notamment par les effets affectifs de la nicotine. Une fois l’assuétude développée, l’action de fumer impacte négativement la conception des dangers du tabac : les fumeurs ont tendance à rationaliser leur comportement en adoptant des croyances plus positives à l’égard du tabac [2]. La façon d’agir infléchit la façon de penser.
Le traitement de phobies
En 1918, Freud constatait : « Les phobies nous obligent à aller au-delà de ce qui est jusqu’à présent notre comportement [d’analyste]. On ne devient guère maître d’une phobie si l’on attend que le malade soit amené par l’analyse à l’abandonner. […] Avec les agoraphobes on n’obtient de succès que si l’on peut les amener à aller dans la rue et, pendant cette tentative, à combattre l’angoisse » [3].
Alexandre Herzberg, un psychiatre-psychanalyste, a pris cette opinion au sérieux. Au début des années 1940, il a pratiqué à l’hôpital universitaire de Londres des principes qui sont à la base de ce qu’on appelle aujourd’hui les thérapies comportementales. Le traitement, baptisé « psychothérapie active », portait sur plusieurs variables censées maintenir les troubles, notamment des influences de l’entourage. Sa technique la plus originale était la programmation de tâches spécifiques, de difficulté croissante, destinées à expérimenter de nouvelles actions. Il avait constaté que l’incitation du patient à affronter progressivement des situations anxiogènes donnait de meilleurs résultats qu’une cure limitée à la parole. Il rapportait des améliorations satisfaisantes, en moyenne, après une vingtaine de séances [4, 5].
A. Herzberg est mort en 1945. Lorsque Hans Eysenck, à la fin des années 1950, cherchait à élaborer à l’hôpital Maudsley de Londres une psychothérapie fondée sur la psychologie scientifique, il se rappela la technique de A. Herzberg. Il incita alors des collaborateurs à l’appliquer. Victor Meyer traita un cas important d’agoraphobie. La patiente hospitalisée, accompagnée du psychologue, réalisa progressivement des sorties de distances croissantes, d’abord dans des petites rues, puis dans les rues principales. S’exerçant ensuite avec un autre accompagnateur, elle prit l’autobus et, finalement, après cinq semaines, elle se promena seule. V. Meyer traita aussi un patient claustrophobe qu’il accompagna d’abord dans des salles de cinéma presque vides, puis dans des salles avec de plus en plus de monde. Le patient réalisa ensuite des sorties avec sa femme et finit par circuler seul sans beaucoup de tensions [6].
Ce traitement, appelé « désensibilisation systématique » ou « exposition », a été amélioré par l’apprentissage préalable de quatre compétences à utiliser au cours des séances : la régulation de la respiration par le ralentissement de l’expiration, la diminution rapide du tonus musculaire grâce à une technique de relaxation, l’utilisation d’auto-verbalisations destinées à gérer le stress, la tolérance à l’anxiété durant la confrontation [7].
La personne souffrant d’agoraphobie restera enfermée si elle se dit : « Je voudrais sortir, mais j’ai peur ; il faudrait que ma peur disparaisse pour que je puisse sortir. » Elle risque alors de développer davantage d’anxiété, de déprimer, de devenir alcoolique ou pharmacodépendante. Cependant, son évolution sera radicalement différente si elle effectue des sorties quotidiennes en se répétant : « J’ai peur, mais je sors quand même ; ma tension (émotionnelle) est de 7/10 ; pas drôle, mais je suis décidée à tolérer cette tension pendant un exercice d’au moins une demi-heure ; je respire lentement, je diminue le tonus musculaire ; j’essaie de réduire progressivement ma tension d’un ou deux degrés ; je regarde bien autour de moi plutôt que de fuir dans des pensées. » Après quelques semaines d’exercices, où elle est d’abord accompagnée d’une personne sécurisante, de nouvelles conduites et cognitions font généralement disparaître la phobie [8].
Comment William James est sorti de la dépression
Depuis sa jeunesse, le plus célèbre psychologue américain du XIXe siècle souffrait de dépression, de troubles physiques et psychiques. Alors qu’il avait presque terminé ses études de médecine à Harvard, il fit un séjour en Europe pour se soigner par des cures thermales. Un an et demi plus tard, il rentra au pays, nullement guéri. Il endurait encore de fréquentes idées de suicide. Il réussit toutefois à obtenir son diplôme de médecin, mais durant les trois années qui suivirent, il se trouva incapable de travailler et passa son temps à lire et à écrire quelques articles.
Il mit un terme à ses souffrances psychiques grâce à une lecture et à l’engagement dans l’action. La lecture du philosophe Charles Renouvier l’a convaincu du pouvoir de la volonté. Il a désormais pensé que nous avons la possibilité de nous accrocher fermement à des idées parce que nous le voulons. Cette croyance, qui a eu un effet thérapeutique décisif, sera un des principaux thèmes de ses ouvrages Les Principes de la psychologie et les Causeries pédagogiques [9]. Il y consacrera un livre : The Will to Believe [10].
Toutefois, W. James ne retrouva tout son dynamisme que lorsque le président de Harvard lui proposa un poste d’instructeur de physiologie pour un an. Ses lettres montrent que cette activité entraîna la disparition de ses troubles psychiques, mais également de ses douleurs physiques. Il écrivit à son frère Henry : « La nomination à l’enseignement de la physiologie est pour moi une vraie aubaine, un motif extérieur de travailler, sans toutefois me mettre sous pression. C’est l’occasion de relations avec d’autres, au lieu d’avec mon propre esprit, et une diversion à mes analyses introspectives, qui avaient généré chez moi, ces dernières années, une sorte d’hypocondrie philosophique, qu’il me sera certainement salutaire d’abandonner pendant un an. [. . . ] C’est une noble tâche pour l’esprit d’avoir à faire un travail comportant des responsabilités » [11].
La guérison de W. James illustre deux principes fondamentaux d’un changement psychologique substantiel : la gestion active des pensées et l’engagement dans des actions.
L’activation comportementale
Au début des années 1970, Peter Lewinsohn s’est basé sur le fait que la dépression s’accompagne de la diminution d’activités agréables pour mettre au point un traitement qui consiste à demander au patient d’indiquer, dans une liste de 320 activités potentiellement agréables, celles qui pourraient lui apporter du plaisir. Puis de planifier avec lui des activités quotidiennes [12]. Selon Lewinsohn, attendre d’agir « quand on en aura vraiment la force et l’envie » laisse sur place. Il s’agit de programmer des micro-objectifs d’actions.
Des manuels d’« activation comportementale » ont été mis au point [13, 14] et des recherches ont confirmé des effets significatifs [15]. Le traitement commence par une observation méthodique d’actions quotidiennes, de leurs contextes et d’affects concomitants. On procède aussi à une réflexion sur des comportements du passé et actuellement évités, susceptibles d’apporter un sentiment d’efficacité ou de plaisir. Ensuite, thérapeute et patient établissent une liste d’activités (tâches ménagères, mise en ordre, sorties, activités physiques, contacts sociaux, etc. ) et les décomposent en petites étapes réalisables. La personne précise le degré de difficulté anticipé sur une échelle de 1 à 100. La difficulté des tâches choisies tient compte du degré de dépression. Le thérapeute tente de convaincre le patient d’agir en fonction de ce qu’ils sont convenus de faire, quels que soient les pensées et l’état affectif du moment. Le patient fait le relevé des activités accomplies quotidiennement et note les degrés de satisfaction éprouvée. Il compare ce qu’il fait le jour même à ce qu’il a fait les jours précédents – et surtout pas à ce qu’il faisait quand il était en forme. Par la suite, il est invité à réfléchir à ses valeurs essentielles et à pratiquer des activités en fonction de ce qu’il souhaite réaliser dans la vie.
Notons que les dépressions ont diverses causes et requièrent des traitements différents, impliquant par exemple des médicaments, des changements dans l’environnement et un travail sur la façon de penser. Toutefois, l’activation comportementale s’avère un remède de choix que l’on peut de toute façon mettre en œuvre en cas de dépression et qui peut servir à chacun quand une humeur sombre et l’apathie le gagnent.
L’avis des fondateurs de la thérapie cognitive
Dans les années 1950 s’est développé, parallèlement à la thérapie comportementale, un courant de « thérapie cognitive ». Il est l’œuvre de psychanalystes déçus de leurs résultats thérapeutiques, mais restés centrés sur l’univers « intérieur » de leurs patients.
Le premier est Albert Ellis. Vers 1955, ce psychologue new-yorkais a développé l’idée que les troubles dits « névrotiques » résultent très souvent de croyances « irrationnelles », notamment des exigences excessives comme « il faut toujours être apprécié de tous ». Il a élaboré une thérapie axée sur la modification active des idées provoquant des réactions émotionnelles excessives. Il l’a baptisée « thérapie rationnelle », puis « thérapie rationnelle-émotive ». En 1962, il a publié son premier livre sur cette approche : Reason and emotion in psychotherapy [16].
L’
autre pionnier de la cognitive therapy – qui fut le premier à utiliser cette expression – est Aaron Beck. À la même époque que A. Ellis, et indépendamment de lui, il a analysé les « schèmes de pensée dysfonctionnels » qui suscitent, maintiennent ou accentuent les processus dépressogènes et névrotisants, par exemple la dichotomisation, l’interprétation sans gradation, en fonction de deux catégories diamétralement opposées, comme bon-mauvais, tout-rien, heureux-malheureux [17]. Il élabora une forme de psychothérapie qui consiste à déconstruire des schèmes cognitifs et à les remplacer activement par d’autres.
Il est remarquable que ces deux thérapeutes aient fini par insister sur l’importance d’actions concrètes dès le début des traitements « cognitifs ». A. Ellis écrivait : « En dernière analyse, le dialogue intérieur (self-talk) ne suffit pas. Dans beaucoup de cas, vous avez grand intérêt à vous forcer vous-même, à vous pousser en avant, dans l’action. Souvent vous disposez du pouvoir d’organiser vos propres actes de courage : aller trouver le patron dans son bureau, inviter une personne attrayante à danser, présenter votre projet de publication à un éditeur. Vous pouvez vous forcer vous-même à l’action, répéter longtemps, encore et encore, jusqu’à ce que cette action devienne de plus en plus facile, et même agréable » [18].
De son côté, A. Beck écrivait : « Une fois que vous décidez d’essayer de changer, vous pouvez vous demander par quels changements il vaut mieux commencer : les structures cognitives ou les actions ? […] Il est beaucoup plus facile de changer des actions concrètes ou d’inciter à de nouvelles actions, que de changer des structures de pensée » [19].
Citons enfin Albert Bandura, le numéro 4 des psychologues les plus cités dans des ouvrages et articles scientifiques (après Skinner, Piaget et Freud) [20] : « Le changement comportemental est médiatisé par des processus cognitifs, mais ce qui induit et modifie le plus rapidement ces processus cognitifs ce sont des actions menant à l’expérience d’un contrôle effectif » [21].
1 | Nietzsche F, « Aurore », 1881, in Œuvres philosophiques complètes, Gallimard, 1970.
2 | Fotuhi O et al. , “Patterns of cognitive dissonance-reducing beliefs among smokers : a longitudinal analysis from the International Tobacco Control (ITC) Four Country Survey”, Tobacco Control, 2013, 22 : 52-8.
3 | Freud S, « Les voies de la thérapie psychanalytique », 1919, in Œuvres complètes, PUF, 1996, t. 15.
4 | Herzberg A, “Short treatment of neuroses by graduated tasks”, British Journal of Medical Psychology, 1941, 19 : 19-36.
5 | Van Rillaer J, « Alexandre Herzberg : un ancêtre méconnu de la thérapie comportementale », Journal de Thérapie Comportementale et Cognitive, 1999, 9 : 62-4.
6 | Meyer V, “The treatment of two phobic patients on the basis of learning principles”, The Journal of Abnormal and Social Psychology, 1957, 55 : 261-6.
7 | Van Rillaer J, « Les phobies : genèse, renforcement, traitement », SPS n° 314, octobre 2015. Sur afis. org
8 | Rego SA, Panic disorder and agoraphobia, Hogrefe, 2025.
9 | James W, Causeries pédagogiques, Payot, 1912.
10 | James W. , La Volonté de croire, Flammarion, 1916.
11 | James H, The Letters of William James, The Atlantic Monthly Press, 1920.
12 | Lewinsohn PM, “A behavioral approach to depression”, in The psychology of depression : contemporary theory and research, Wiley, 1974, 157-85.
13 | Addis M, Martell C, Vaincre la dépression : une étape à la fois, Éditions de l’Homme, 2009.
14 | Blairy S et al. , L’Activation comportementale, Mardaga, 2020.
15 | Cuijpers P et al. , “Behavioral activation treatments of depression : a meta-analysis”, Clinical Psychology Review, 2007, 27 : 318-26.
16 | Ellis A, Reason and emotion in psychotherapy, Lyle Stuart, 1962.
17 | Beck A, “Thinking and depression. I. Idiosyncratic content and cognitive distortions”, Archives of General Psychiatry, 1963, 9 : 324-33.
18 | Ellis A, Harper R, A new guide to rational living, Prentice-Hall, 1975.
19 | Beck A, Love is never enough, Penguin Books, 1989.
20 | Haggbloom S et al. , “The 100 most eminent psychologists of the 20th century”, Review of General Psychology, 2002, 6 : 13552.
21 | Bandura A, “Self-efficacy : toward an unifying theory of behavior change”, Psychological Review, 1977, 84 : 191-215.
Publié dans le n° 356 de la revue
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L'auteur
Jacques Van Rillaer
Professeur émérite de psychologie à l’université de Louvain (Louvain-la-Neuve) et à l’université Saint-Louis (…)
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