L’alexithymie, la difficulté à mettre des mots sur ce qu’on ressent
Publié en ligne le 22 juillet 2026 - Psychologie -
Tels sont les premiers mots de Meursault, le héros et narrateur de L’Étranger d’Albert Camus, lorsqu’il apprend que sa mère est morte. Ils sont factuels, « Aujourd’hui maman est morte [...] Cela ne veut rien dire, c’était peut-être hier. » Il semble plus préoccupé par le jour exact du décès que par la mort de sa mère. Ce qu’il dit ne laisse paraître ni sentiments ni émotions. Dans la suite du roman, Meursault décrit les événements de manière distante et détachée. Il n’utilise aucun mot pour exprimer ce qu’il ressent, la tristesse, la peur, la joie, le remords, etc. Il est comme étranger à lui-même, aux autres, à la réalité et à son propre procès. Ce détachement ne signifie peut-être pas l’absence de sentiment, mais l’absence de langage émotionnel : Meursault semble privé de la médiation symbolique qui permet d’articuler les émotions en mots. Ce récit laconique surprend : Meursault n’éprouve-t-il aucun sentiment, aucune émotion, manque-t-il de mots pour les désigner ou encore ne veut-il pas les dire ?
Outre le héros de Camus, plusieurs figures de la culture moderne illustrent, chacune à sa manière, la difficulté à reconnaître, nommer ou partager ses émotions. Le personnage de Raymond Babbit, atteint d’autisme, héros du film Rain Man de Barry Levinson (1988), ne parvient pas à mettre de mots sur ses émotions. Son rapport au monde est littéral, factuel, dépourvu de nuance émotionnelle. Le film illustre la dissociation chez le personnage entre émotion et langage.
La difficulté d’une personne à exprimer ses émotions peut être interprétée comme alexithymique et autistique. Selon une étude [1] : « En examinant l’utilisation du TAS (Toronto Alexithymia Scale [2]) chez les personnes autistes, cette revue a démontré que jusqu’à 50 % des personnes autistes présentent une alexithymie concomitante : l’alexithymie semble être accrue, bien que non universelle, dans cette population. »
Manquer de mots pour le dire
D’après une autre étude menée en 2025 par Olivier Luminet, directeur de l’Illuminetti lab [3], et ses collègues : « La notion d’alexithymie est née en Europe dans la médecine psychosomatique des années 1920, dans un contexte de doutes sur le dualisme corps-esprit » [4].
Le terme « alexithymie » vient du grec. Étymologiquement, « a » signifie absence, « lexis », mot, et « thymos », sentiment et émotion. Autrement dit, l’alexithymie est l’« absence de mots pour dire les sentiments et les émotions » [5].
Le concept scientifique a été introduit dans les années 1970 par Peter Sifneos, psychiatre et professeur à la Harvard Medical School [6]. En 1942, le portrait psychologique de Meursault suggéré par Camus est antérieur à cette conceptualisation, mais il l’illustre étonnamment. Camus, sans le savoir, a ainsi anticipé une intuition que la psychologie confirmera plus tard : l’émotion ne serait identifiable pour soi et pour les autres que lorsqu’elle trouve ses mots. Cela signifie-t-il que si l’émotion n’est pas verbalisée, elle n’existe pas ? Au cours du procès de Meursault, le procureur en paraît convaincu : « Le procureur s’est mis à parler de mon âme. Il disait qu’il s’était penché sur elle et qu’il n’avait rien trouvé, messieurs les jurés. Il disait qu’à la vérité, je n’en avais point, d’âme, et que rien d’humain, et pas un des principes moraux qui gardent le cœur des hommes ne m’était accessible. »
Selon O. Luminet, ne pas pouvoir verbaliser ses émotions est en effet souvent vu comme un manque des émotions qui caractérisent l’humain. Or, dit-il, ces personnes réagissent très vivement dans certaines circonstances, par exemple par des agressions physiques ou encore par des pleurs intenses : « Mais à chaque fois, ces personnes ne comprennent pas la source de ces réponses comportementales vives. On observe donc un décalage important entre des réponses subjectives atténuées et des réponses comportementales accentuées » [7].
Selon P. Sifneos, l’alexithymie manifeste « une vie fantasmatique pauvre ; une grande difficulté à distinguer les mouvements affectifs des sensations corporelles ; des pensées essentiellement orientées vers des préoccupations concrètes » [8].
Le dictionnaire de psychologie de l’American Psychological Association en donne cette définition : « Incapacité à exprimer, décrire ou distinguer ses émotions. Elle peut survenir dans divers troubles, notamment psychosomatiques et certains troubles liés à l’usage de substances, ou suite à une exposition répétée à un facteur de stress traumatique. Elle peut également constituer un trouble à part entière » [9].
Non seulement les personnes alexithymiques ne distinguent pas leurs sentiments et leurs émotions de leurs sensations physiques, mais encore elles perçoivent difficilement les émotions et les sentiments des autres. Leur vie imaginaire est limitée, elles ont tendance à agir pour ne pas affronter les conflits et à décrire de façon détaillée les faits, les événements et leurs symptômes physiques [10]. Selon un communiqué de presse de l’UC Louvain sur l’alexithimie [11] : « Cela peut se traduire par un manque d’empathie, un sentiment de vide intérieur, des réactions agressives sans signes annonciateurs, peu ou pas de plaisir, dans des situations où il faudrait typiquement ressentir ces émotions. Des traits de caractère qui conduisent souvent à un isolement social. »
Dans un podcast intitulé « Énervé, enthousiaste, triste ? À quoi servent les émotions ? » [12], O. Luminet précise la différence entre l’émotion et le sentiment. L’émotion est quelque chose d’assez intense, soudain, saillant, qui sort de l’ordinaire et entraîne des réponses physiques, physiologiques [13]. Le sentiment est l’une des composantes de l’émotion, une partie subjective de l’émotion. Il résulte de la prise de conscience de l’émotion et dure plus longtemps qu’elle. D’après Antonio Damasio, auteur de L’Erreur de Descartes. La raison des émotions (2006), les sentiments sont d’ordre privé alors que les émotions sont d’ordre public : « Les émotions sont des programmes d’action qui se déploient en une sorte de concert : actions de molécules dans le cerveau ou ailleurs dans le corps, actions musculaires… Les sentiments sont des expériences mentales de toutes ces actions organiques » [14].
L’évaluation de l’alexithymie
L’alexithymie n’est pas considérée comme une maladie. Elle ne figure pas dans le DSM-V, manuel diagnostique des troubles mentaux (Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders) élaboré par l’American Psychiatric Association. Elle ne figure pas non plus dans la classification internationale des maladies (CIM-11) de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Elle est considérée comme un trait de personnalité et parfois aussi comme consécutive à un trouble mental [15].
D’après l’échelle d’alexithymie de Toronto (Toronto Alexithymia Scale, TAS-20) [2], questionnaire d’auto-évaluation à partir de vingt items destinés à évaluer l’alexithymie, les chercheurs estiment qu’entre 10 et 15 % des individus rencontrent des difficultés majeures pour identifier et exprimer leurs états émotionnels [11]. Cette échelle permet d’identifier deux types d’alexithymie, primaire et secondaire [16]. L’alexithymie primaire est considérée comme un trait de personnalité, elle est le produit de facteurs génétiques ou neurobiologiques et développementaux. L’alexithymie secondaire survient dans un contexte traumatique, de stress psychologique, de maladies ou de troubles mentaux tels que la dépression. Elle se développe plus tard dans la vie du sujet [16]. Cependant, « il n’existe pas de différence de structure entre alexithymie secondaire et primaire, les deux renvoyant à la même incapacité à utiliser la cognition pour identifier les émotions et en faire usage dans les interactions avec l’environnement » [17].
Les causes de l’alexithymie
À la question de savoir comment il explique l’alexithymie en tant que trait de personnalité, O. Luminet répond : « On parle de trait parce que ces caractéristiques se développent durant l’enfance et l’adolescence et deviennent ensuite assez stables à l’âge adulte » [18]. Lorsqu’on laisse se développer ce phénomène, il risque d’entraîner des troubles somatiques et mentaux [17]. Il est donc important de le détecter et de le prévenir dès l’enfance en alertant les parents et l’école. Les parents jouent un rôle essentiel dans l’évolution de l’enfant. En dialoguant avec lui, ils l’amènent à mettre des étiquettes sur ses sensations physiques, qui l’aideront à les identifier et à les communiquer. Les chercheurs montrent qu’il est indiqué, avant de traiter ce qui risque de devenir un trouble, de prévenir l’alexithymie : « Compte tenu de ses origines dans la petite enfance, la prévention devrait être une priorité et faire l’objet d’une attention particulière dans les cours de parentalité et l’éducation de la petite enfance » [4].
Chez les personnes alexithymiques, le cerveau ne fonctionne pas tout à fait de la même manière face aux sentiments : certaines zones s’activent différemment lorsqu’elles sont confrontées à des émotions. Les études montrent qu’elles sollicitent davantage une région impliquée dans le traitement émotionnel et cognitif. En revanche, deux autres zones qui jouent un rôle important dans la perception de ce qui se passe dans le corps et dans la perception de soi s’activent moins. Ce fonctionnement particulier pourrait expliquer pourquoi ces personnes éprouvent moins facilement des émotions positives : leur cerveau analyse beaucoup, mais « ressent » un peu moins.
Quelle aide apporter aux alexithymiques ?
Dans la mesure où l’alexithymie est considérée comme un trait de personnalité plutôt que comme une maladie, elle n’est pas « guérissable » au sens classique, mais des interventions peuvent aider la personne à mieux identifier et exprimer ses émotions.
Dès que possible, la psychothérapie apparaît comme une indication d’aide. Cependant les capacités d’introspection des personnes alexithymiques sont faibles. Les échanges avec un psychothérapeute restent superficiels : « Les psychothérapies glissent sur eux comme de l’eau sur des plumes d’oiseau. Le psychothérapeute parle de “relation blanche”, sans valeur émotionnelle, monocorde, ou encore de mentalisation précaire » [4].
Les thérapies de groupe sont plus efficaces pour sortir le sujet de son silence, en offrant à la personne la possibilité de mimer par des gestes ou des expressions du visage ce qu’elle ressent avant de le verbaliser. Elle découvrira peu à peu un mode d’expression et de communication.
Par ailleurs, orienter le sujet alexithymique vers des formes d’expression moins centrées sur le langage verbal, telles que la musique, le dessin, la peinture, le théâtre, toutes formes d’expressions qui permettent de mieux explorer et comprendre ses propres émotions, peut lui permettre de surmonter les obstacles psychologiques : « Les interventions peuvent prendre diverses formes, notamment la psychothérapie, l’entraînement cognitif, l’exercice physique, la neurostimulation et le neurofeedback, les approches multimodales étant les plus prometteuses en termes d’efficacité » [19].
Les hasards de l’existence eux-mêmes peuvent apporter une prise de conscience émotionnelle à une personne qui jusque-là n’exprimait pas verbalement ses émotions ni ses sentiments.
Camus n’avait pas le concept d’alexithymie à sa disposition – mais il met en scène une conscience étrangère à elle-même, qui redécouvre, dans l’absurde, la possibilité de sentir.
Face à sa condamnation à mort pour le meurtre gratuit d’un Arabe, Meursault, dans la scène finale de L’Étranger, éprouve enfin, dans un éclair de lucidité, une forme de conscience émotionnelle, en prononçant ces mots : « J’ai senti que j’avais été heureux, et que je l’étais encore. » Cette phrase marque une émergence de conscience affective : pour la première fois, il relie un état interne, « être heureux », à une perception existentielle, « la tendre indifférence du monde » au sort de chacun et au sien. On pourrait y voir, symboliquement, une résolution de son alexithymie : Meursault accède à la reconnaissance de ses émotions par une lucidité ultime face à la mort.
François Ozon vient de consacrer son dernier film à L’Étranger, replaçant ce sujet au centre de l’actualité. Curieusement, le film ne commence pas par la célèbre phrase « Aujourd’hui, maman est morte » mais par : « J’ai tué un Arabe. »
1 | " Échelle d’alexithymie de Toronto (TAS-20) ,", test en ligne
2 | Kinnaird E et al., "Investigating alexithymia in autism : a systematic review and meta-analysis", European Psychiatry, 2019, 55:80-9
3 | Site web de Illuminetti Lab.
4 | Luminet O et al., "Alexithymia : toward an experimental, processual affective science with effective interventions", Annual Review of Psychology, 2025, 76:741-69
5 | Loas G, "L’alexithymie", Annales Médico-psychologiques, 2010, 169:712-5
6 | Sifneos PE, "The prevalence of ‘alexithymic’ characteristics in psychosomatic patients", Psychotherapy and Psychosomatics, 1973, 22:255-62
7 | Luminet O, "Quand l’alexithymie bride la régulation des émotions", Université catholique de Louvain, 13 décembre 2024
8 | Zimmermann G, "L’alexithymie aujourd’hui : essai d’articulation avec les conceptions contemporaines des émotions et de la personnalité", Psychologie française, 2008, 53:115-28
9 | Dictionnaire de psychologie de l’APA, "Alexithemia", 19 avril 2018
10 | Maillard B, Frick E, " L’alexithymie : historique, recherches et perspectives psychopathologiques ", Psychologie clinique, 2019, 48:16-28.
11 | Luminet O, "Qui sont ces personnes insensibles ? L’UCLouvain décrypte l’alexithymie", communiqué de presse, 21 juin 2024
12 | Milgram de Savoirs, "Énervé, enthousiaste, triste ? À quoi servent les émotions ?", podcast, 2024
13 | Luminet O, "L’émotion au cœur de nos vies", Sciences Humaines, 6 octobre 2022
14 | Marmion JF, " "L’ordre étrange des choses" : entretien avec Antonio Damasio ", Sciences Humaines, 20 février 2018.
15 | Bordarie J et al., "L’alexithymie : pourquoi certaines personnes ne comprennent pas leurs émotions", The Conversation, 10 septembre 2025
16 | Loas G et al., "Factorial structure of the 20-item Toronto alexithymia scale : confirmatory factorial analyses in nonclinical and clinical samples", Journal of Psychosomatic Research, 2001, 50:255-61
17 | Bréjard V et al., "Régulation des émotions, dépression et conduites à risques : l’alexithymie, un facteur modérateur", Annale Médico-psychologiques, 2008, 166:260-8
18 | Luminet O, "Osaka 2025 : quand les émotions deviennent une affaire de santé publique", Université catholique de Louvain, 9 Septembre 2025
19 | Luminet O, Nielson KA, "Alexithymia : Toward an Experimental, Processual Affective Science with Effective Interventions", Annual Review of Psychology, 2024, 76:741-69.
Publié dans le n° 355 de la revue
Partager cet article
L'auteur
Brigitte Axelrad
Professeur honoraire de philosophie et psychosociologie. Membre du comité de rédaction de Science et pseudo-sciences (…)
Plus d'informationsPsychologie
L’esprit critique, une affaire collective
Le 19 août 2026
L’alexithymie, la difficulté à mettre des mots sur ce qu’on ressent
Le 22 juillet 2026
De l’importance de l’action pour modifier des cognitions
Le 30 juin 2026








![[Lyon - Mardi 21 avril 2026 à 20H30] Adeptes, de l'emprise à la déprise - un documentaire de Karine Dusfour](local/cache-gd2/b8/ebf6c649a92df8afb60a94c3efb98f.png?1774888150)






