Expérimentation biomédicale et respect de l’animal
Publié en ligne le 8 avril 2026 - Information scientifique -
L’expérimentation animale a beaucoup apporté aux progrès de la biologie et de la médecine et continue à leur apporter beaucoup. Il n’est pas sérieux de vouloir la supprimer complètement de nos jours (voir l’article d’Éric Muraille dans ce numéro de Science et pseudo-sciences).
Montrons toutefois, dans les paragraphes qui suivent, que sans pour autant renoncer immédiatement à toute forme d’expérimentation, et au-delà de la règle des trois R (remplacer les animaux par des méthodes alternatives quand c’est possible, réduire leur nombre au strict nécessaire, raffiner les protocoles pour limiter douleur et stress [1]), des progrès importants pourraient être accomplis pour aller vers un plus grand respect des animaux et de leurs droits. Dans nos sociétés fondées sur le droit et dont les normes culturelles et sociales concernant les animaux ont beaucoup évolué, c’est en effet en termes de lois et de réglementations que tend à s’exprimer la protection des animaux [2, 3]. Notre propos doit donc être compris comme une incitation à une évolution progres sive de l’expérimentation biomédicale vers une éthique animalière renforcée.
La législation européenne actuelle
Afin de protéger les animaux de laboratoire et permettre à la recherche d’avancer, la directive européenne adoptée en 2010 entend limiter les expérimentations animales à un minimum aussi faible que raisonnablement possible et établir des normes obligatoires concernant l’utilisation, l’hébergement et les soins des animaux [4]. Ainsi, les souffrances potentielles infligées aux animaux d’expérience doivent être justifiées au regard des bénéfices escomptés de l’expérimentation animale pour la santé humaine et animale ou pour l’environnement. Si la directive est bien appliquée, ses effets rejoignent les demandes de ceux qui s’opposent de manière rationnelle à l’expérimentation animale. Ainsi, Andrey Jougla, professeur de philosophie et essayiste, évoque dans son livre Animal testing la nécessité de peser, au coup par coup, face à la souffrance animale, les recherches dont certaines « n’apporteront aucun bénéfice à la santé humaine » ou seront d’un intérêt très limité [5].
Quelques réserves sur la législation européenne
Sur certains points précis, la législation européenne n’est pas cohérente. Par exemple, les fœtus des mammifères sont protégés de tout traitement douloureux durant le dernier tiers de la gestation. Il n’en est pas de même des oiseaux durant le dernier tiers de la vie embryonnaire dans l’œuf. Or rien ne prouve que le développement cognitif et émotionnel d’un fœtus de rat en fin de gestation est supérieur à celui d’un embryon de corvidé dans une situation comparable.
Plus fondamentalement, la législation européenne actuelle protège strictement les vertébrés et les mollusques céphalopodes, comme la pieuvre ou la seiche, dont les performances cognitives sont grandes [6, 7]. Mais pas du tout les autres animaux. Elle encadre donc seulement une petite partie du règne animal qui possède des caractéristiques justifiant ce choix. En effet, si les animaux vertébrés et les mollusques céphalopodes sont sensibles, comme la plupart des animaux, à des éléments qui pourraient nuire à leur corps (c’est ce qu’on appelle la « nociception » [8]), ils sont en outre dotés d’une « conscience » de leur douleur [9]. À cette double aptitude de nociception et de conscience, on a récemment pris l’habitude d’affecter le terme d’origine anglo-saxonne de « sentience ». Vertébrés et céphalopodes sont donc clairement « sentients » et il est heureux que les directives européennes visent à les protéger des sources abusives de douleur.
Mais les limites précises des animaux sentients sont encore sujettes à des controverses entre spécialistes [10]. Pour certains auteurs, les crustacés décapodes, comme les homards, les crabes ou les bernard-l’ermite, disposeraient d’une forme de conscience, donc de « sentience » [11]. Pour d’autres, un insecte comme l’abeille, capable d’effectuer des distinctions sémantiques comme la notion de haut et de bas, possèderait aussi une forme de conscience [12]. La question de la protection de ces invertébrés, et d’autres éventuels, reste donc en suspens et ne fait l’objet d’aucune considération de la législation européenne. On peut s’attendre à des débats et à des améliorations sur ce point dans les années futures [13].
Des améliorations possibles
D’une manière plus générale, on peut envisager d’améliorer progressivement la pratique de l’expérimentation animale. De telles améliorations à venir sont notamment suggérées par les critiques rationnelles de cette pratique. En la matière, il faut évidemment distinguer ces critiques rationnelles des discours irrationnels, qui condamnent l’expérimentation au nom d’arguments erronés, voire absurdes, comme celui consistant à affirmer que l’expérimentation animale n’aurait rien apporté à la science. Ainsi, sur un plan rationnel, Audrey Jougla, dans son livre déjà cité [5], conseille, pour que les directives soient effectivement appliquées, des contrôles plus fréquents et sans préavis, et des sanctions effectives quand il y a abus. Elle propose aussi, ailleurs que dans la recherche pure, la suppression de nombreuses expériences clairement inutiles (comme souvent dans l’enseignement) et la mise en place de bibliothèques de résultats négatifs pour qu’on ne refasse pas plusieurs fois les mêmes expériences. Elle réclame la prise en considération sérieuse par les pouvoirs publics des méthodes de remplacement quand elles sont possibles, alors que, pour le moment, les efforts en ce sens viennent surtout d’associations privées comme la Fondation Droit animal, Éthique et Sciences (LFDA). Elle suggère même des contributions financières des instituts de recherche à la protection animale, en témoignage de l’immense dette morale que l’humanité doit, sur le plan médical, à ses « cobayes » animaux.
Dans le même esprit, Roland Cash, un autre auteur, montre qu’on pourrait aller plus loin et plus vite. Il dresse un panorama très complet des limites éthiques de l’expérimentation animale aujourd’hui, et surtout de l’insuffisance des efforts effectués et du manque de volonté politique pour la réduire. Il existe, dit-il, « un écart significatif entre les principes posés dans le préambule de la directive européenne et l’hypocrisie de leur application très partielle » [14].
Insistons enfin sur la nécessaire formation morale des chercheurs et des personnels qui les accompagnent dans la recherche, car on ne peut pas mettre un inspecteur derrière chaque expérimentateur. De nos jours, la formation des personnels de la recherche est tout à fait insuffisante et se focalise surtout sur des aptitudes techniques à expérimenter. Elle néglige ce qui devrait être, à mon avis, la base même de cette formation : la réflexion éthique.
Conclusion
Il est très positif que la législation européenne se soit orientée dans le sens d’un plus grand respect des animaux d’expérience et il est important de le souligner. En ce sens, si elle est bien appliquée, cette législation est en avance notable sur le plan de l’éthique sur beaucoup d’autres secteurs de l’activité humaine, comme l’élevage industriel, les jeux sauvages tels que la corrida, ou la gastronomie 1, où l’animal, même sentient, ne bénéficie guère de protection [15].
Mais il paraît clair que de nouveaux progrès devraient permettre à l’expérimentation des décennies à venir de se rapprocher d’une meilleure adéquation avec le respect des animaux et, dans nos sociétés de droits, avec leurs droits.
1 | Institut national de la santé et de la recherche médicale, "Qu’est-ce que la règle des 3 R ?", 11 août 2017
2 | Chapouthier G, Les droits de l’animal, PUF, 1992.
3 | Chapouthier G, Nouët JC, Les droits de l’animal aujourd’hui, Editions Arléa-Corlet, 1997.
4 | Union européenne, "Directive 2010/63/EU relative à la protection des animaux utilisés à des fins scientifiques", 22 septembre 2010
5 | Jougla A, Animal testing, Autrement, 2023.
6 | Dickel L, Darmaillacq AS, " L’intelligence des céphalopodes ", Pour la Science, 2014, 441:22-9.
7 | Dickel L, Darmaillacq AS, " Le surdoué des invertébrés ", Pour la Science, 2016, 92:18-24.
8 | Bovet D, Chapouthier G, " Les degrés de sensibilité dans le monde animal et leur identification scientifique ", in Souffrance animale : de la science au droit, Édition Yvon Blais, 2013, 13-24.
9 | Philip Law Foundation, "Cambridge declaration on consciousness", 2012
10 | Chapouthier G, " Réflexion faisant suite à la déclaration de Cambridge sur la conscience animale, signée en juillet 2012 ", Tribune libre, La lettre des Neurosciences, 2013, 45:25-7.
11 | Elwood RW, "A partir d’expériences sur le comportement, pouvons-nous déduire que les crustacés éprouvent de la douleur ?", in Souffrance animale : de la science au droit, Editions Yvon Blais, 2013, 143-53
12 | Stach S et al., "Local-feature assembling in visual pattern recognition and generalization in honeybees", Nature, 2004, 429:758-61
13 | Chapouthier G, "Invertebrate cognition, sentience and biology", Animal Sentience, 2020, 355:29
14 | Cash R, L’expérimentation animale en question : accélérer la transition vers une recherche sans animaux, Editions matériologiques, 2022.
15 | Chapouthier G, Sauver l’homme par l’animal, Odile Jacob, 2020.
1 Pour la gastronomie, rappelons, par exemple, qu’il est usuel de jeter une truite vivante dans l’eau bouillante (« truite au bleu ») alors que tout comportement de ce genre sur un poisson est interdit dans l’expérimentation animale.
Publié dans le n° 355 de la revue
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L'auteur
Georges Chapouthier
docteur ès-sciences en biologie et docteur ès-lettres en philosophie. Il est directeur de recherche émérite au CNRS (…)
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