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Le GIEC est mort, vive la science !

Publié en ligne le 22 juin 2011

294_68-71Le titre est excessif et provocateur, autant que l’était l’article annonciateur que l’auteur avait publié dans Le Monde 1. Il nous a fallu dépasser l’a priori négatif qui en résulte, dans une controverse dont nous dénonçons sans relâche la dimension exagérément passionnelle, pour entamer sereinement la lecture. Alors disons-le tout de go : le livre mérite beaucoup mieux que son titre.

Juriste et docteur en philosophie, Drieu Godefridi est chef d’une entreprise d’accompagnement des étudiants 2. Il est surtout connu comme fondateur du think tank institut Hayek du nom de ce prix Nobel d’économie (1974) considéré comme un des fondateurs du libéralisme contemporain. C’est ainsi principalement à une critique philosophique de l’institution GIEC, et subsidiairement à une critique politique d’inspiration libérale de cette même institution que nous invite l’auteur.

Une critique philosophique

Sans le citer, Drieu Godefridi s’inscrit dans la droite ligne tracée par le philosophe Luc Ferry en 1992 avec Le nouvel ordre écologique (voir encadré).

Un hybride de science et de politique, à dominante politique. Si l’on en croit la communication officielle du Ministère de l’écologie, de l’énergie, du développement durable et de la mer, un rapport du GIEC est avant tout un « bilan strictement scientifique », basé sur un « socle politiquement neutre », et constitue donc un « ouvrage scientifique » 3. C’est ainsi, constate Drieu Godefridi, que « domine dans les écrits du GIEC comme dans la conscience collective une identité GIEC = science. » (p. 27) et que dans l’esprit du public comme des médias « contester le GIEC revient à nier la science » (p. 30). Cependant, souligne l’auteur, le GIEC réunit une « triple compétence dont il faut bien constater que seule la première revêt un caractère proprement scientifique ; les deux autres étant soit à connotation (la deuxième), soit de nature intégralement politique (la troisième) » (p. 34). C’est ce qui fait dire à Drieu Godefridi que « du point de vue organique et matériel, le GIEC est un hybride de science et de politique, à dominante politique ». (Ch. II, p. 35)

Scientisme et science du GIEC. « La science nous dit ce qui est – elle est imbattable sur ce plan ! –, mais elle est conceptuellement incapable de nous dire ce qui doit être. » (p. 42) Godefridi s’appuie ainsi, sur le philosophe David Hume pour mettre en lumière que de la première à la troisième partie des rapports du GIEC s’opère un glissement imperceptible des faits aux normes, de la description de ce qui est à la prescription de ce qui doit être. En cela nous dit-il (ch. III), dans la droite ligne d’Ernest Renan, le GIEC témoigne de « l’imposture scientiste, consistant à se revendiquer de la science soit pour poser des jugements de valeur soit pour en nier la nécessité ». (p. 43)

Une critique politique

La revanche du dirigisme. Après avoir mobilisé Hume, Renan, et Popper, Godefridi quitte alors le terrain philosophique pour venir sur le terrain politique. Récusant tout d’abord la renaissance contemporaine du malthusianisme 4, l’auteur estime que le succès du GIEC ne peut se comprendre que par la prise en compte de l’orphelinat idéologique, notamment, « cent millions de morts plus tard », du communisme : « les thèses du GIEC offrent une opportunité aussi jubilatoire qu’inespérée aux adversaires de l’économie de marché de fourbir une fois encore leurs armes dirigistes et de ressortir les banderilles égalitaristes pour les planter dans les flancs de cette mondialisation capitaliste qu’ils réprouvent ». (ch. VI, p. 65) 5

Le choix des valeurs n’est pas une affaire d’experts

294_68-71_2« L’argument développé dès le XVIIIe siècle par le philosophe écossais David Hume est pourtant bien connu : de la simple considération de ce qui est, il est impossible d’inférer ce qui doit être. En clair, une théorie scientifique peut bien nous décrire aussi adéquatement que possible la réalité, et anticiper de façon aussi plausible qu’on voudra sur les conséquences éventuelles de nos actions, nous ne pourrons pour autant rien en tirer directement pour la pratique. Même si les services de médecine ont déterminé de façon tout à fait convaincante que la consommation de tabac était nuisible pour notre santé, il convient d’ajouter un maillon intermédiaire pour en tirer une quelconque conclusion éthique : il faut en effet que nous fassions au préalable de notre bonne condition physique une valeur, pour que les résultats du travail scientifique prennent la forme d’un “il ne faut pas !”. C’est donc toujours la subjectivité (un “je” ou un “nous”) qui décide en dernière instance de valoriser ou de dévaloriser telle ou telle attitude. Faute d’une telle décision, les impératifs qu’on prétend tirer des sciences demeurent toujours “hypothétiques”, puisqu’ils ne peuvent dépasser le cadre d’une formulation du type : Si tu ne veux pas porter atteinte à ta santé, alors cesse de fumer. Mais après tout, il reste possible, du moins dans ce genre de situation touchant le bien-être individuel, d’avoir d’autres valeurs que celle de la conservation de soi, de préférer par exemple une vie courte, mais bonne, à une existence longue et ennuyeuse. Si l’argument de Hume fait foi, force est de convenir que la morale ne saurait, en tant que telle, être une affaire d’experts. Certes les savants peuvent avoir un rôle à jouer dans la détermination de nos choix, lorsqu’il importe de prendre en compte les conséquences de nos actes et que celles-ci sont difficilement prévisibles [...] mais ce n’est pas l’expert en tant que tel qui détermine le choix des valeurs. Voilà une leçon qu’on aurait intérêt à ne pas oublier : car de Lénine à Hitler, la prétention à fonder la pratique dans l’objectivité d’une science de la nature ou de l’histoire s’est toujours soldée par des catastrophes humaines. Pourtant, c’est bien là le fossé qu’entend combler l’écologisme. »


Luc Ferry, Le nouvel ordre écologique, Éditions Grasset & Fasquelle, 1992 p. 172-174.

Les médias et débats publics. (ch. VII – IX) Qualifiant explicitement d’absurdité l’émission d’une hypothèse selon laquelle les médias seraient à la botte du GIEC ou feraient l’objet de manœuvres en coulisse, Godefridi considère que le succès médiatique mondial résulte avant tout de la généalogie hybride politico-scientifique du GIEC. De même, dénonçant les procès d’intention qui sont faits aux critiques du GIEC d’être « mus par d’obscurs intérêts qui ne sont pas scientifiques, donc catégoriels, c’est-à-dire l’argent », Godefridi se refuse à utiliser ces arguments à double tranchant (ce que font allègrement d’autres critiques, à commencer par Claude Allègre) et dénonce dans leur usage par les uns comme par les autres une double imposture : « vicier le débat par des attaques personnelles, prétendre au monopole du désintéressement ». (p. 81)

En guise de conclusion

Un ouvrage non exempt de contradictions. Si fort logiquement Dieu Godefridi conclut qu’il faut « réinstituer le GIEC en organe à vocation exclusivement scientifique » (p. 98), on ne peut que s’étonner alors qu’il demande « d’y convier sans atermoiement des scientifiques actuellement dissidents » (p. 98) et d’évoquer même la comparaison avec la Cour suprême des États-Unis et ses jugements (p. 99). Ainsi, alors que la partie strictement philosophique, semblait inattaquable, une suspicion légitime pourrait émerger suivant laquelle ce bel édifice pourrait n’être in fine qu’une rationalisation a posteriori, que le ciselage d’un argumentaire s’affinant avec le temps pour mieux disqualifier l’institution GIEC non pas parce qu’elle est l’institutionnalisation de la confusion des genres, mais simplement parce que le message politique que l’institution porte n’est pas accepté. En replaçant cette contradiction dans le propos général, nous pensons néanmoins qu’il ne s’agit que d’un faux pas qui ne jette pas le discrédit sur l’ensemble.

Un bilan globalement positif. Ce court essai d’une centaine de pages mérite d’être lu. L’ouvrage ne connaît pas de défaut majeur. Il nous sera néanmoins permis de le trouver inégal. Nous avons déjà évoqué la qualité de la partie strictement philosophique : là est la véritable contribution positive. La partie strictement politique cède beaucoup trop facilement à la tentation polémiste pour nous avoir réellement séduit même si, une fois dépolluées de l’emploi d’un vocabulaire exagérément outrancier (imposture, désinformation, complicité, etc.) voire arrogant (se posant en quatrième de couverture en donneur de « leçons de rigueur »), nombre de critiques ne manquent pas de pertinence. S’il faut lire ce livre, c’est que nulle part ailleurs, aujourd’hui, on ne trouve concentrée de façon aussi claire l’exposition de l’impasse d’une expertise mêlant abusivement science et politique, alors que pour d’aucuns l’institution GIEC représente la mère de toutes les agences d’expertise du futur. Il convient simplement, comme souvent sur des sujets controversés, de ne pas laisser son esprit critique au vestiaire.

1 Le GIEC est mort, vive le débat ! Le Monde du 1er février 2010 : http://www.lemonde.fr/idees/article....

3 Cité par l’auteur, p. 31 : http://www.developpement-durable.go....

4 « Le concept de développement durable est le dernier avatar d’une théorie périmée depuis un siècle et demi : le malthusianisme. […] En vérité, il n’existe pas de ressources naturelles, seulement des ressources humaines, c’est-à-dire des ressources que l’homme est capable hic et nunc d’opérationnaliser. » (p. 50)

5 On notera une certaine clarification politique : l’image que projette Drieu Godefridi correspond assez bien au profil politique type du climato-sceptique libéral que dresse Stéphane Foucart dans son essai Le populisme climatique (p. 292-304), quand l’image que projette Stéphane Foucart de lui-même dans ces mêmes pages correspond assez bien au profil politique type de l’écologiste néomalthusien, antilibéral et (pour une fois) scientiste qu’en dresse Drieu Godefridi…

Publié dans le n° 294 de la revue


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Auteur de la note

Michel Naud

Ingénieur, entrepreneur des industries métallurgiques et (...)

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