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Le goût du vrai

Publié en ligne le 5 octobre 2020
Le goût du vrai
Étienne Klein
Gallimard, coll. Tracts, n° 17, 2020, 57 pages, 3,90 €

Au moment où le comité de rédaction finalisait le numéro 332 de Science et pseudo-sciences (avril 2020), la diffusion de la pandémie de Covid-19 en France conduisait les autorités politiques à décider le confinement de la population. L’éditorial de ce numéro se réjouissait de l’attention accordée à l’expertise médicale et scientifique tant par ces autorités qui devaient prendre des décisions que par les médias qui tentaient de faire comprendre les tenants et aboutissants alors connus de la pandémie.

Mais, très vite, la tension entre le temps de la science, contraint par sa méthode alors que beaucoup d’inconnues jalonnent encore la diffusion pandémique, et le temps du politique et des médias s’est transformée en une fracture.

Les avis d’experts se sont dilués dans l’expression des uns et des autres sur les « réseaux sociaux ». Pour illustration, si les résultats sont pris au pied de la lettre tels qu’ils ont été publiés, le fabuleux sondage réalisé par l’Ifop 1, dont le quotidien Le Parisien a donné les résultats dans son édition du 5 avril : alors que les études scientifiques étaient en cours, voire tout juste initiées, 79 % des 1016 personnes interrogées, représentatives de la population française, avaient un avis.

C’est ce sondage qui sert de point de départ à la réflexion d’Étienne Klein, physicien et philosophe des sciences, sur la perception et la place de la science dans notre société. Selon lui, cette enquête pointe quatre biais qui affectent, à notre insu, « notre liberté de croire ou de penser » :

  1. un biais de confirmation, cette tendance à donner plus de crédit aux idées qui nous plaisent qu’à celles qui ne nous plaisent pas ;
  2. une sensibilité aux arguments d’autorité qu’il nomme ipsédixitisme, effet gourou qui consiste à prendre pour vrais tous les propos d’une sommité sans prendre la peine d’exercer son esprit critique ;
  3. l’effet Dunning-Kruger, du nom de deux psychologues américains qui ont montré en 1999 que « l’ignorance rend plus sûr de soi que la connaissance » et qu’É. Klein qualifie d’ultracrépidarianisme ;
  4. enfin la confiance accordée à l’intuition personnelle, au bon sens, aux évidences apparentes, pour émettre des avis sur des sujets scientifiques.

Chacun, désormais, a donc un avis sur la justesse ou la fausseté d’un énoncé scientifique – « Je ne suis pas médecin, mais je pense que… » relève É. Klein – et exprime cet avis sans filtre. Dès lors, à la faveur de la pandémie de Covid-19, les réseaux sociaux, mais aussi les plateaux télé ou les tribunes de la presse, deviennent les lieux d’un populisme scientifique (ou démagogisme cognitif selon l’expression de Gérald Bronner) où l’on trouve tout aussi bien conspirationnisme, relativisme, mise en cause de la science…

Dans les pages de son « tract », É. Klein explicite et discute aussi les relations entre science et réalité, entre science et vérité scientifique – « ce qu’à un moment donné de l’histoire, la majorité d’une communauté accepte comme la bonne réponse apportée à une question bien posée » –, entre véracité et vérité – la suspicion généralisée vis-à-vis de toute forme d’expression institutionnelle conduit à un affaiblissement du crédit accordé à la parole des scientifiques.

À la fin de son court et clair essai, É. Klein dresse un bilan qu’il reconnaît « forcément ambivalent, car la science présente un double visage » : en Occident, la dissociation du monde, avec la nature d’un côté et l’humain de l’autre, a conduit la science à être « si efficace et si conquérante » mais au détriment d’une nature « poreuse, réactive, non infinie, fragile » qui « s’est peu à peu abimée ». Il conclut : « Plutôt que de délaisser l’idée de rationalité, il me semble plus judicieux de la refonder afin qu’elle ne puisse plus servir d’alibi à toutes sortes de dominations. »

1 À la question « D’après ce que vous en pensez, ce protocole à base de chloroquine est-il un traitement efficace ou pas efficace contre le coronavirus ? », 59 % des personnes qui ont entendu parler du traitement répondent qu’il est efficace, 20 % qu’il n’est pas efficace, 21 % ne savaient pas. On peut souligner que 76 % des cadres et professions intellectuelles supérieures optent pour l’efficacité contre 24 % qui penchent pour l’inefficacité, personne dans cette catégorie socio-professionnelle ne choisissant l’option « je ne sais pas »... « Étude Ifop pour Labtoo réalisée par questionnaire auto-administré en ligne du 3 au 4 avril 2020 auprès d’un échantillon de 1 016 personnes, représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus résidant en France métropolitaine », en ligne sur ifop.com