Peut-on vraiment « couper le feu » ?
Publié en ligne le 14 février 2026 - Médecines alternatives -
Les « coupeurs de feu », aussi appelés « barreurs de feu », « passeurs de feu », ou plus rarement « tireurs de feu », « charmeurs de feu » ou « enleveurs de feu », sont des « guérisseurs » spécialisés affirmant pouvoir soulager la douleur des brûlures et réduire le risque de cicatrice. Ils s’occupent de brûlures au sens classique, mais aussi de brûlures de radiothérapie et de douleurs liées au zona. Contrairement à ce qui est fait par la plupart des autres praticiens de soins non conventionnels, la grande majorité d’entre eux ne fait pas payer ses interventions, même si une minorité en fait un métier.
Le rituel des coupeurs de feu
La façon de procéder diffère beaucoup d’un coupeur de feu à un autre, et ils affirment souvent ne pas nécessairement avoir besoin d’être au contact de la victime de brûlure : beaucoup agissent par téléphone et certains sur photographie. Il est même possible de les contacter à la place de la personne souffrante (typiquement, un parent pour un enfant).
L’acte en lui-même peut simplement être une intention, c’est-à-dire que le coupeur de feu se concentre sur la personne brûlée, mais le plus souvent il s’agit d’un rituel consistant à répéter mentalement ou à voix basse des formules magiques d’inspiration chrétienne et à effectuer certains gestes (voir par exemple [1, 2, 3]). Ces formules sont désignées sous le terme de prières, car elles font référence au Christ, à Dieu, à la Vierge Marie ou à des saints, mais elles prennent des formes assez diverses : parfois, il s’agit effectivement d’invoquer une entité sur naturelle pour qu’elle guérisse la victime, mais parfois le coupeur de feu se contente d’évoquer les noms de ces entités et appelle lui-même le « feu » à partir. La formule est souvent suivie de prières chrétiennes classiques comme des Notre Père ou des Ave Maria répétés plusieurs fois. Les gestes associés à la formule peuvent être une imposition des mains sur la zone brûlée, des signes de croix au-dessus de la brûlure ou encore le fait de souffler sur la peau brûlée à plusieurs reprises. Ce rituel peut être fait en présence du patient ou non.
En fait, les coupeurs de feu ne sont que la partie la plus connue d’une catégorie bien plus large, mais en déclin, celle des « faiseurs de secrets », aussi appelés « leveurs de maux », dont les pratiques ont été étudiées, par exemple, par l’ethnologue André Julliard dans le Jura et l’Ain dans les années 1970 et 1980 [4]. Les coupeurs de feu apparaissent ainsi comme des faiseurs de secrets spécialisés dans les brûlures. Mais tous les faiseurs ont cette même façon de pratiquer, fondée sur un rituel associant une formule magique et des actions ritualisées. Rituel qui doit en principe rester secret pour être efficace, d’où leur nom de « faiseurs de secrets ». Les faiseurs affirment pouvoir traiter de nombreux maux du quotidien : diarrhée, douleur dentaire, rhumatisme, panaris, entorse, hémorragie, verrue, etc. Les maux en question ne sont pas des maladies graves et incurables, mais des maladies aiguës ou des blessures liées à la vie et au travail dans les campagnes. Un leveur de maux a généralement sa spécialité, un mal dont il s’occupe, mais il peut éventuellement connaître plusieurs formules, correspondant chacune à un mal. Normalement, il n’est pas nécessaire de répéter l’opération : le rituel est fait une seule fois et le patient est censé guérir dans un délai plus ou moins long, en quelques dizaines de minutes pour une douleur de brûlure, en plusieurs semaines pour une verrue.
Les coupeurs de feu et la radiothérapie
Les effets indésirables des rayons de radiothérapie sont similaires à une brûlure ou à un coup de soleil. On parle de radiodermite lorsque cela touche la peau, mais les rayons utilisés pénètrent bien plus profondément que des ultraviolets, et cette brûlure peut donc aussi concerner les organes internes situés à proximité de la tumeur irradiée.
Ghirlandaio représente ici, parmi d’autres grands noms de la République romaine, le personnage de Caius Mucius qui plonge volontairement sa main droite dans un brasier afin d’impressionner son adversaire étrusque. Ce geste de bravade lui permet de sauver Rome, et lui vaudra le surnom de « Scaevola », c’est-à-dire « le gaucher ».
Il y a peu de données sur la fréquence de recours aux coupeurs de feu et sur l’efficacité de leur pratique en radiothérapie, mais quelques études permettent de se faire une idée. Par exemple, une étude réalisée dans l’unique service de radiothérapie de Saint-Étienne montrait que 35 % des hommes traités pour un cancer de prostate et 58 % des femmes traitées pour un cancer du sein avaient eu recours à un coupeur de feu lors de l’année 2015 [5]. Cette même étude montrait que dans 75, 8 % des cas, le coupeur de feu était bénévole (pour les autres, la séance coûtait moins de 50 € dans 11, 3 % des cas, entre 50 et 100 € dans 7, 4 % des cas et plus de 100 € dans 2, 7 % des cas). Elle montrait aussi que 77 % des interventions étaient faites en présence du patient (contre 21, 9 % par téléphone et 4, 3 % sur photographie, une association de plusieurs étant possible). Puisqu’une radiothérapie s’étale sur plusieurs semaines, le coupeur de feu est la plupart du temps sollicité plusieurs fois (le plus souvent une fois par semaine, dans 41 % des cas). En termes d’efficacité, 84 % des patients ayant eu recours à un coupeur de feu se déclaraient satisfaits ou très satisfaits, mais en comparant avec les patients n’y ayant pas eu recours, on ne constate aucune différence en termes de sévérité des effets indésirables (radiodermite chez les femmes et troubles de vessie chez les hommes), de scores de tolérance et de douleur, de fatigue ou encore de prise d’antidouleurs.
Une étude portant sur le recours aux pratiques de soins non conventionnelles réalisée lors de l’année 2016 dans le service de radiothérapie du CHU de Bordeaux montraient des chiffres un peu plus faibles : 43 % des 132 patients interrogés avaient eu recours à un soin non conventionnel au cours de leur radiothérapie (35 % des hommes et 65 % des femmes), et parmi eux 68 % avaient eu recours à un coupeur de feu [6]. L’efficacité prétendue n’était pas évaluée dans cette étude. Par ailleurs, une enquête réalisée en 2019 relevait que sur 31 centres de radiothérapie français contactés, 15 confiaient avoir des relations avec des coupeurs de feu, dont 10 qui tenaient des listes, généralement gérées par des secrétaires médicales [7].
Les coupeurs de feu et les urgences
Pour le cas des brûlures de peau classiques (non dues à la radiothérapie), il ne semble pas y avoir la moindre étude d’efficacité. Une thèse de 2007 présente des données récoltées pendant un an auprès des services d’urgence de trois hôpitaux de Haute-Savoie [8]. Il s’agissait de déterminer la fréquence et les modalités de recours à ce type de pratiques et non d’étudier leurs effets. Ainsi, sur 173 patients interrogés, 76 % des hommes et 91 % des femmes affirmaient croire en l’action des coupeurs de feu, et 21 % en avait contacté un avant même de venir aux urgences. Sur 36 patients ayant appelé les services de secours, 10 se sont vu proposer par les pompiers de contacter un coupeur de feu. Aux urgences, l’équipe soignante a proposé l’intervention d’un coupeur de feu dans 75 % des cas. Au total, 64 % des patients ont eu recours à un moment ou à un autre de leur prise en charge à un coupeur de feu, dans environ la moitié des cas uniquement par téléphone. Le taux de satisfaction était très élevé et les patients décrivaient pour la plupart une nette diminution de leur douleur. Mais dans cette étude, ces patients n’ont pas été comparés avec des patients n’ayant pas eu recours à un coupeur de feu, et il est donc impossible de savoir si la douleur aurait évolué de la même manière avec ou sans. Et même si la douleur avait été moins intense ou de plus courte durée chez ces patients par rapport aux autres, on aurait pu s’interroger : s’agit-il d’effets contextuels, c’est-à-dire d’un effet placebo ?
La douleur est subjective, et même pour un individu donné et un problème de santé donné, elle sera perçue différemment en fonction du contexte psychique du patient [9]. Notamment, l’anxiété et la peur aggravent la perception de la douleur, et calmer cette peur et cette anxiété permet d’atténuer la sensation de douleur. La pratique des coupeurs de feu est peu étudiée, mais l’effet placebo de nombreuses pratiques de soins non conventionnelles sur des symptômes subjectifs comme la douleur est documentée [10]. Indépendamment de leur folklore ésotérique, ces pratiques peuvent permettre d’atténuer des symptômes subjectifs lorsque des techniques de relaxation et d’écoute active sont utilisées. Des études ont ainsi montré qu’il était possible d’améliorer le bien-être de patients avec de fausses séances de Reiki [11] ou d’acupuncture [12].
Quelques explications sur les brûlures
Mais au-delà de la douleur, qui est subjective, les effets de la brûlure sur la peau sont objectifs, et les coupeurs de feu promettent une guérison plus rapide et sans cicatrice. Il n’existe aucune étude sur cet aspect-là, mais on peut faire quelques réflexions.
On distingue trois degrés de brûlures, en fonction de l’aspect de la peau. Le 1er degré correspond à une rougeur avec douleur, le 2e degré à des cloques, le 3e degré à un noircissement. Les brûlures au 3e degré ne sont pas les plus douloureuses. C’est même le contraire, car les nerfs y ont été détruits. Ces trois degrés reflètent la profondeur de destruction des cellules, et donc la façon dont la cicatrisation va se faire. Mais on distingue aussi un 2e degré superficiel et un 2e degré profond en fonction de l’atteinte ou non des cellules de la couche basale, responsables du renouvellement normal des cellules de l’épiderme. Cellesci, lorsqu’elles ne sont pas atteintes, permettent une régénération sans cicatrice. Lorsqu’elles sont détruites, la réparation de la peau est plus lente et laisse une trace. Visuellement, il est assez difficile de faire la différence entre ces deux types de 2e degré, mais il faut bien noter que le 1er degré et le 2e degré superficiel guérissent en quelques jours et sans cicatrice, même en l’absence de tout traitement, ce qui n’est pas le cas du 2e degré profond ni du 3e degré.
Soulignons que la première chose à faire en cas de brûlure est de passer la zone brûlée sous de l’eau froide pendant dix à quinze minutes, ce qui atténue la douleur et permet de limiter la sévérité de l’atteinte.
En tout cas, même une brûlure avec des cloques peut tout à fait cicatriser sans laisser la moindre trace. Le fait que les coupeurs de feu soient surtout confrontés à des brûlures superficielles, les plus fréquentes, rend ainsi peu étonnant le taux élevé de « guérison » rapide et sans cicatrice qu’ils revendiquent.
À noter tout de même : les coupeurs de feu n’ayant pas nécessairement de formation médicale ou paramédicale, ils ne connaissent pas toujours les signes de gravité des brûlures. Le risque pour le brûlé est alors le retard ou l’absence de soins médicaux indispensables pour traiter la brûlure et pour réduire le risque de complication s’il s’agit d’un 2e degré profond ou d’un 3e degré.
Entrisme à l’hôpital et légitimation
Il est rare que des coupeurs de feu exercent directement à l’hôpital (même si certains hôpitaux acceptent leur venue lorsqu’un patient ou sa famille en fait la demande), mais de très nombreux services proposent des listes de coupeurs de feu, et de nombreux soignants conseillent directement aux patients d’en contacter un (quand ils ne pratiquent pas eux-mêmes).
Dans la thèse de 2007 citée plus haut, sur 134 soignants interrogés dans des services d’urgence de Haute-Savoie, 63 % considèrent l’efficacité des coupeurs de feu contre la douleur comme « forte » et 7, 5 % comme « totale », 61 % considèrent la collaboration avec les coupeurs de feu comme « souhaitable » et 20 % comme « indispensable ».
Certes, ces listes sont rarement officielles et circulent souvent à l’insu des médecins, et parmi les soignants qui recommandent le recours à un coupeur de feu, il y a surtout des non-médecins. Mais peu importe : la « présence » de cette pratique à l’hôpital la légitime et la rend crédible médicalement et scientifiquement auprès du grand public. D’une manière plus générale, l’existence au sein de l’hôpital de pratiques de soins non conventionnelles leur apporte une validation qui n’est pas justifiée, d’autant plus que cela légitime ces pratiques dans leur ensemble et pas seulement en tant que soins de supports dans des cas bien définis. Ainsi l’acupuncture, utilisée dans certains hôpitaux contre les douleurs ou les nausées (c’est-à-dire dans des indications très limitées concernant des symptômes subjectifs sensibles à l’effet placebo) se trouve justifiée dans son ensemble aux yeux du grand public.
De la même façon, légitimer le recours aux coupeurs de feu pour des patients qui sont correctement pris en charge à l’hôpital donne une crédibilité générale à la pratique, et pourrait pousser des patients hors de l’hôpital à se passer d’un véritable traitement en cas de brûlure pourtant grave, en ayant l’illusion d’être correctement soignés en ne faisant appel qu’au coupeur de feu.
La carence des soins d’accompagnement
Il est envisageable que le recours à un coupeur de feu lors d’un traitement de radiothérapie permette d’améliorer la compliance (c’est-àdire l’acceptation du traitement par le patient) : même en l’absence d’effet mesurable, on pourrait imaginer que certains patients n’acceptent de supporter les effets secondaires de l’irradiation que parce qu’ils font appel à un coupeur de feu, et dans ce cas cette pratique serait vue par le patient comme un soin de support au même titre que l’utilisation de crème cicatrisante ou de médicaments antidouleurs. Le problème est que, même dans ce cas, le coupeur de feu (qui n’est généralement pas un professionnel de santé) se substitue à des pratiques fondées scientifiquement comme pourrait l’être une psychothérapie ou n’importe quel autre type d’accompagnement validé en cancérologie. Malheureusement, en France, de tels accompagnements ne sont pas suffisamment proposés, y compris à l’hôpital, ce qui laisse la porte ouverte à toutes sortes de pratiques alternatives. Concernant les brûlures, même s’il existe un effet placebo lié à la pratique du coupeur de feu, ne serait-il pas possible de parvenir au même résultat sans rituel magique, et dans un cadre plus contrôlé ? Prendre plus de temps avec les patients, avec bienveillance et empathie, en utilisant des techniques de relaxation et d’écoute active, fournirait probablement les mêmes résultats, si ce n’est plus, et cela sans folklore ésotérique inutile.
Conclusion
Les coupeurs de feu pratiquent des rituels de guérison d’inspiration chrétienne pour lesquels il n’existe aucune preuve d’efficacité, et la satisfaction des patients peut facilement s’expliquer par l’évolution naturelle des brûlures et par l’effet placebo.
La seule étude d’efficacité disponible, réalisée en radiothérapie, ne montre aucune différence entre les patients ayant eu recours à un coupeur de feu et ceux n’y ayant pas eu recours, y compris pour des critères subjectifs comme la douleur. Il n’y a donc même pas de preuve scientifique que cette pratique permette un effet placebo notable, même si les patients sont très majoritairement satisfaits de l’intervention des coupeurs de feu.
Cette pratique ne doit donc pas se substituer à une prise en charge médicale, et même si le patient peut tout à fait décider de recourir à un coupeur de feu (en plus et non pas à la place d’un vrai traitement), les soignants ne devraient pas la présenter comme une pratique efficace et éprouvée.
1 | Bodin L, « Prière du feu », 28 septembre 2020. Sur luc-bodin. fr
2 | « Magnétisme : 4 prières pour couper le feu », 2023. Sur salons-bien-etre.fr
3 | Panzovski M, « Prières pour couper/barrer le feu », 2025. Sur sophrologie-reiki.com
4 | Julliard A, « Dons et attitudes religieuses chez les leveurs de maux en France (1970-1990) », Religiologiques n° 18, 1998. Sur religiologiques.uqam.ca
5 | Guy JB et al. , “Healing touch in radiation therapy : is the benefit tangible ? ”, Oncotarget, 2017, 8 : 81485-91.
6 | Dupin C et al. , « Prévalence et attentes de l’utilisation des “médecines alternatives et complémentaires” pendant la radiothérapie en 2016 : étude prospective », Cancer/Radiothérapie, 2018, 22 : 682-7.
7 | Mirabel M, « Comprendre le recours aux ”coupeurs de feu” après radiothérapie : entretiens avec des généralistes et oncoradiothérapeutes », thèse de doctorat en médecine, université Aix-Marseille, 2021.
8 | Perret N, « Place des coupeurs de feu dans la prise en charge ambulatoire et hospitalière des brûlures en Haute-Savoie en 2007 », thèse de doctorat en médecine, université Joseph Fourier, Grenoble, 2009.
9 | Inserm, « Douleur : un symptôme fréquent, parfois vécu comme une fatalité », dossier, 5 juin 2017.
10 | Kaptchuk TJ, “The placebo effect in alternative medicine : can the performance of a healing ritual have clinical significance ? ”, Ann Intern Med, 2002, 136 : 81725.
11 | Catlin A, Taylor-Ford RL, “Investigation of standard care versus sham Reiki placebo versus actual Reiki therapy to enhance comfort and well-being in a chemotherapy infusion center”, Oncol Nurs Forum, 2011, 38 : E212-20.
12 | Kaptchuk TJ et al. , “Components of placebo effect : randomised controlled trial in patients with irritable bowel syndrome”, BMJ, 2008, 336 : 999-1003.
Publié dans le n° 354 de la revue
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L'auteur
Valentin Ruggeri
Médecin au service de médecine nucléaire du CHU de Grenoble et président de l’Observatoire zététique.
Plus d'informationsMédecines alternatives
Médecines douces, médecines alternatives, médecines parallèles… différents termes désignent ces pratiques de soins non conventionnels qui ne sont ni reconnues sur le plan scientifique ni enseignées au cours de la formation initiale des professionnels de santé.
Voir aussi les thèmes : homéopathie, acupuncture, effet placebo.
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