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Pollution des sols agricoles, quel est l’état des connaissances ?

Publié en ligne le 21 janvier 2024 - Environnement et biodiversité -
Introduction au dossier
POLLUTION DES SOLS AGRICOLES
Coordination scientifique : Matthieu Bravin
Coordination journalistique : Aude Rambaud

Introduction rédigée par Matthieu Bravin, Aude Rambaud et Jean-Paul Krivine

Remerciements : les auteurs des différents articles du dossier ont participé à sa rédaction au titre de leur implication dans les projets de recherche ACVEcoto(Mi)x et e-Dip, financés respectivement par l’Agence de la transition écologique (Ademe) et l’Agence nationale de la recherche (ANR).

L’Étude, Sadie Wendell Mitchell (1883-1960)

L’Organisation des Nations unies évoque une triple crise planétaire en référence aux trois principaux problèmes interdépendants auxquels l’humanité est actuellement confrontée : le changement climatique, la pollution et la perte de biodiversité [1]. La pollution des sols s’inscrit dans ce contexte (voir l’encadré « Les grandes formes de dégradation des sols »). Ce dossier s’intéresse plus particulièrement à la pollution des sols agricoles (il ne traite pas de la pollution des sols sur les sites industriels, même si ce type de pollution partage quelques similitudes avec celle des sols agricoles, en particulier dans les méthodes d’évaluation).

Les zones agricoles occupent près de 40 % de la superficie des terres émergées de la planète [2]. En 2018, 44 % de la surface de la France hexagonale correspondaient à des sols cultivés (incluant les grandes cultures comme le blé, les pâturages, les cultures pérennes comme la vigne et les cultures légumières, fruitières et ornementales [3]), 8 % étaient artificialisées (villes, infrastructure de transport, sites industriels, etc.) et 47 % étaient des sols d’espaces « naturels » [4].

La pollution des sols agricoles revêt une importance majeure car ces derniers rendent un grand nombre de services dits écosystémiques [5]. Ils jouent bien entendu un rôle clé dans l’alimentation au travers des activités agricoles et participent également au cycle de l’eau en intervenant dans la limitation des crues des rivières, dans la filtration et l’épuration de l’eau. Ils contribuent aussi à la régulation du climat en stockant du carbone. À l’échelle mondiale, « le premier mètre du sol renferme entre deux à trois fois plus de carbone que l’atmosphère et trois à sept fois plus que la végétation » [6].

Les grandes formes de dégradation des sols


Pour des raisons pédagogiques, il est fréquent de distinguer dix grandes formes de dégradation anthropique des sols.

  • Réduction de la biodiversité des sols.
  • Réduction de la teneur en matière organique.
  • Imperméabilisation du sol par encroûtement superficiel ou par urbanisation, qui serait responsable de la disparition d’environ 200 000 km² de sol cultivable chaque année dans le monde.
  • Érosion, qui entraînerait la perte en moyenne mondiale de plus de 3 tonnes de sol par habitant et par an ; cette forme de dégradation serait la plus importante en termes d’extension spatiale et de sévérité (selon la FAO, 20 à 30 milliards de tonnes de sol sont érodés par l’eau, 5 par le labour et 2 par le vent sur les terres arables).
  • Compaction, due au piétinement et au passage d’engins lourds qui réduisent la perméabilité des sols, augmentent les problèmes de levée des semences et d’enracinement, diminuent l’aération des sols et l’activité microbienne, et peuvent augmenter les risques d’émissions de gaz à effet de serre (méthane et protoxyde d’azote). Environ 4 % des sols émergés seraient compactés, dont près de la moitié en Europe ; le surpâturage (par les animaux d’élevage) serait responsable d’un sixième de la compaction des sols mondiaux.
  • Engorgement par l’eau, qui lui aussi entraîne de nombreuses conséquences en termes d’effondrement de structure, d’alimentation en oxygène et en émission de protoxyde d’azote. L’hydromorphie (tendance d’un sol à être saturé en eau) associée à cet engorgement peut être induite par l’absence de drainage dans des systèmes d’irrigation ou la construction de retenues collinaires ; malgré sa responsabilité dans les émissions de méthane et de protoxyde d’azote, l’engorgement voulu des rizières inondées n’est pas considéré comme une forme de dégradation des sols. La fonte du permafrost ainsi que l’élévation du niveau de la mer et la subsidence des deltas constituent autant d’autres causes anthropiques de l’engorgement des sols ; dans les régions côtières, celle-ci s’accompagne souvent de risques de salinisation.
  • Appauvrissement en éléments nutritifs, qui se manifeste en l’absence de périodes assez longues de jachère, ou de restitutions suffisantes sous formes d’engrais organiques ou minéraux pour compenser l’exportation de ces éléments par les récoltes et l’érosion ; cette dégradation est particulièrement marquée pour le phosphore en Afrique et en Asie du Sud-Est.
  • Acidification, qui entraîne une réduction des rendements, particulièrement en Australie, en Asie du Sud-Est et dans les régions subsahariennes. Elle est due aux pluies acides (elles-mêmes liés aux pollutions atmosphériques, notamment par le soufre), à l’utilisation des engrais riches en ammonium et aux activités minières ; elle favorise les risques de solubilisation des métaux (aluminium, manganèse, zinc) et de toxicité pour les plantes, ainsi qu’une plus faible disponibilité du phosphore.
  • Salinisation, qui s’observerait sur 20 % des sols irrigués, faute de drainage dans les régions arides et semi-arides, et qui va s’étendre dans les décennies prochaines dans les régions côtières, en particulier du fait de l’intrusion saline dans les nappes, elle-même accélérée par un excès de pompage.
  • Pollution, qui peut être de nature minérale p. ex., métaux lourds ou « éléments traces »), organique p. ex., hydrocarbures, pesticides organiques), biologique p. ex., bactéries pathogènes), ou radioactive (radionucléides comme le césium 137), et qui constitue une grave menace pour la santé publique ; près d’un cinquième des sols agricoles de Chine seraient pollués.

Ces différentes formes de dégradation sont bien souvent interdépendantes : par exemple, la réduction de la teneur en matière organique tend à favoriser l’érosion, et réciproquement. Cette multiplicité des formes de dégradation et la difficulté de définir des états de référence rendent difficile une évaluation de l’état mondial des sols et de son évolution. Il manque un dispositif mondial de suivi multi-paramètres.

Source  : D’après Valentin C, « Comment évaluer l’état de dégradation des sols ? », Fiche encyclopédique n° 07.05.Q01, Académie d’agriculture de France, février 2019. Sur academie-agriculture.fr

Les sols représentent par ailleurs le plus grand réservoir de biodiversité de la planète, puisqu’ils hébergeraient près de 60 % des espèces vivantes sur Terre [7].

Les sols jouent un rôle crucial de filtre pour les substances chimiques émises dans l’environnement en étant capable de retenir puis de biodégrader tout ou partie des contaminants qui s’y accumulent. Mais ces capacités ne sont pas sans limites et les sols eux-mêmes peuvent finir par voir leur santé affectée par la pollution (voir encadré « Peut-on parler de “santé des sols” ? »). Cette pollution des sols peut alors menacer des services écosystémiques étroitement liés à la santé et au bien-être des populations humaines [8].

Les sols agricoles : objets d’une attention particulière

La qualité des sols agricoles fait l’objet d’une attention particulière. En 2022, en France, le ministère de la Transition écologique notait [6] que chaque année « les sols perdent en moyenne 1,5 tonne de terre par hectare en raison du ruissellement des eaux », une situation « aggravée par l’intensification de l’agriculture, le surpâturage, la déforestation ou l’imperméabilisation ». Perte de biodiversité, baisse des rendements agricoles, dégradation de la qualité de l’eau et risques de coulées de boues sont parmi les conséquences de cette érosion. En termes de pollution, le constat relève qu’en métropole, des taux importants de lindane (insecticide ou antiparasitaire) sont encore relevés, malgré l’interdiction de la substance en 1998. Aux Antilles, c’est la pollution au chlordécone qui est emblématique (voir encadré).

Un récent rapport publié sous l’égide de la direction de la recherche et de l’innovation de la Commission européenne estime que « 25 à 30 % des sols [agricoles de l’Union européenne] perdent actuellement du carbone organique, reçoivent plus de nutriments que ce dont ils ont besoin, s’érodent, sont compactés ou subissent une salinisation secondaire » [9]. Le centre de recherche de la Commission européenne propose une « carte de convergence des preuves scientifiques », sorte de tableau de bord indiquant les zones susceptibles d’être affectées par les processus de dégradation des sols [10]. Seize indicateurs sont ainsi suivis (ils concernent tout type de sols, et pas seulement les sols agricoles) : contamination par le cuivre, le mercure ou le zinc, compactage, érosion par le travail du sol (labour), par l’eau, le vent, les feux ou les récoltes, excès d’azote, excès ou déficience en phosphore, dégradation des tourbières (très riches en matière organique), salinisation des sols, perte de biodiversité et perte de carbone organique.

Ainsi, les connaissances actuelles caractérisent des menaces bien réelles pour la santé des sols. Pour autant et contrairement aux déclarations alarmistes annonçant « la mort des sols » [11], ces derniers sont bien vivants et plutôt résilients face à ces menaces.

Enfin, notons que, comme pour la plupart des problématiques environnementales, ce sont généralement les populations les plus démunies qui sont les plus impactées. Il a par exemple été estimé, au niveau mondial, que près de 80 % des personnes en état d’extrême pauvreté vivaient en milieu rural avec une survie très largement dépendante de l’agriculture locale [8]. La protection, voire la restauration, des sols agricoles vis-à-vis des dégradations qui les affectent est donc un enjeu majeur pour tendre vers un développement durable des sociétés humaines et notamment des populations les plus défavorisées [12].

Peut-on parler de « santé des sols » ?


Si un sol abrite de très nombreux êtres vivants, il n’en est évidemment pas un en tant que tel. Pourtant, la notion de « santé des sols » est aujourd’hui de plus en plus couramment utilisée. Bien qu’elle fasse l’objet de débats scientifiques (voir par exemple [1]), notamment sur la manière de la mesurer, la santé des sols peut être définie comme le niveau effectif de réalisation des différentes fonctions assurées par le sol et utiles au développement des sociétés humaines [2]. Il s’agit par exemple de la production végétale et animale support de notre alimentation, de la fonction de réservoir de biodiversité participant à sa conservation ou encore de la séquestration de carbone intervenant dans la régulation du climat. La santé du sol est donc une notion multi-dimensionnelle qui dépasse largement le simple cadre de la production agricole. Elle se caractérise à travers les propriétés physiques (par exemple la manière dont les particules de sol s’agrègent entre elles), chimiques (par exemple la concentration en nutriments comme l’azote) et biologiques (par exemple l’activité des vers de terre).

L’Union européenne a récemment initié un programme de suivi d’une quinzaine d’indicateurs permettant de caractériser la « santé des sols » incluant, par exemple, la perte de matière organique, la perte d’azote ou de phosphore, l’acidification, la perte de biodiversité, l’érosion, la compaction, l’imperméabilisation ou encore la contamination par le cuivre, le zinc ou le mercure [3].

Références
1 | Harris JA et al.,“A new theory for soil health”, European Journal of Soil Science, 2022, 73 :e13292.
2 | Lehmann J et al., “The concept and future prospects of soil health”, Nat Rev Earth Environ, 2020, 1 :544-53.
3 | European Environment Agency, “Soil monitoring in Europe : indicators and thresholds for soil health assessments”, Report, janvier 2023. Sur europeansources.info

L’Oasis (détail), Henri Brohmann (1868-1933)

Le rôle de la science dans les prises de décision

Cette prise de conscience de la pollution de l’environnement en général, et donc également des sols, est largement alimentée et relayée par les médias sur un ton souvent alarmiste : « zones devenues impropres au développement humain » [13], « tous les Français sont contaminés aux métaux lourds, y compris les enfants » [14], « les zones mortes, prélude d’une planète sans vie » [15]. Cette médiatisation tend à générer une perception élevée du risque de pollution des sols au sein de la population française, alors même qu’elle se dit mal informée sur ce sujet et qu’elle accorde un faible niveau de confiance aux autorités pour la protéger [16]. Les pouvoirs publics sont ainsi exhortés à agir pour remédier aux pollutions connues et en éviter de nouvelles en durcissant si besoin la réglementation. Mais en raison de la forte résilience des sols face aux pollutions [17], l’effet sur leur fonctionnement reste souvent longtemps invisible pour ne devenir évident que lorsque le niveau atteint est très élevé. Les États ont de ce fait beaucoup de mal à légiférer rapidement (voir encadré suivant).

La pollution au chlordécone aux Antilles


En 1972, le charançon noir ravage les cultures de bananiers en Guadeloupe et en Martinique. Le chlordécone, un insecticide organochloré efficace contre ce coléoptère, se présente alors comme la solution de sauvetage. Il sera utilisé pendant plus de vingt ans. Au moins 300 tonnes de chlordécone ont été épandues dans les Antilles jusqu’à 1993, date de son interdiction tardive pour raisons sanitaires (voir l’article de Science et pseudo-sciences n° 341, juillet 2022, dont le texte ci-dessous reprend quelques passages choisis par nos soins [1]).

« Ce ne sera qu’en 1999, six ans après l’arrêt d’utilisation du chlordécone, que les autorités de santé de la Martinique et de la Guadeloupe rendront publique la présence de la molécule dans les eaux destinées à la consommation humaine à des concentrations excédant les critères de potabilité. Des enquêtes ultérieures montreront la persistance du chlordécone dans les sols des bananeraies et d’anciennes bananeraies reconverties à des activités maraîchères, pâturages ou jardins familiaux ainsi que la contamination des eaux de surface et souterraines et des sédiments des rivières se déversant sur le littoral marin.

Tenant compte de la très faible capacité de dégradation du chlordécone et de sa forte affinité au carbone organique des sols, plusieurs dizaines d’années, voire plusieurs centaines, seraient nécessaires pour arriver à faire disparaître naturellement la molécule des sols. On estime qu’au moins un tiers de la surface agricole utile est concernée. S’agissant des littoraux marins, un tiers est également affecté par le déversement des eaux de rivières provenant de bassins versants contaminés.

La contamination des milieux naturels puis de la chaîne alimentaire à partir des sols pollués est la conséquence d’une lente percolation de la molécule vers les nappes phréatiques et d’un ruissellement vers les eaux de surface. La faune aquatique d’eau douce ainsi que celle du littoral marin se retrouvent contaminées par bioconcentration. Au niveau des sols, le transfert sol-plante du chlordécone affecte principalement les légumes racines (ignames, patates douces, carottes…) et, dans une moindre mesure, les cucurbitacées. Les animaux pâturant sur des sols pollués se retrouvent également contaminés par la consommation d’eaux brutes, de végétaux et l’ingestion de terre polluée. Finalement, la contamination de la chaîne alimentaire locale, végétale et animale est à l’origine de celle de la population, documentée par la présence du chlordécone dans la circulation générale, la graisse périphérique et le lait maternel des populations antillaises.

Des recherches épidémiologiques lancées au début des années 2000 ont montré que l’exposition au chlordécone est associée à un excès de risque de survenue de cancer de la prostate et que l’exposition in utero était associée à de moins bons scores de tests estimant le neuro-développement moteur, comportemental et cognitif des enfants. Pour les cancers de la prostate, il est possible d’estimer la fraction attribuable au chlordécone entre 5 et 10 % des cas incidents entre 2004 et 2007. Cela représente, pour un département comme celui de la Guadeloupe, entre 25 et 50 cas parmi les 500 nouveaux cas annuels.

Au-delà des risques sanitaires, la pollution environnementale au chlordécone entraîne également des conséquences économiques et sociétales importantes [interdiction ou limitation des cultures sur sols pollués et la pêche sur les zones infralittorales marines contaminées, eau potable, etc.]. »

Luc Multigner

Référence
1 | Multigner L, « La pollution des Antilles françaises par le chlordécone : des origines aux conséquences », Science et pseudo-sciences n° 341, juillet 2022. Sur afis.org

Pour répondre à ce besoin d’anticipation, il est important de bien définir la différence entre contamination et pollution, mais aussi d’être en mesure d’évaluer les risques encourus à différentes échelles de temps et du niveau local au niveau planétaire [8]. Ces rôles de production de connaissances et de développement de méthodes d’évaluation sont dévolus à la communauté scientifique avec l’objectif de rationaliser les inquiétudes (en les apaisant ou au contraire en les confortant) et d’éclairer la prise de décision.

La Récolte des bananes, Henri Rousseau (1844-1910)

Comment la recherche construit et utilise la connaissance ?

Pour étudier la pollution des sols, la communauté scientifique s’appuie sur la théorie de la biodisponibilité des substances chimiques, c’est-à-dire la capacité des organismes à les absorber et à en être plus ou moins affectés. Ce critère permet de faire la distinction fondamentale entre contamination et pollution (voir l’article de Matthieu Bravin et Pascal Pandard, « Ne pas confondre contamination et pollution »). La première repose sur la simple présence d’une substance chimique dans le sol du fait d’une activité humaine alors que la seconde traduit l’existence avérée d’un effet préjudiciable d’une substance chimique, qu’elle soit d’origine naturelle ou anthropique.

Qu’elles soient apportées par des activités agricoles, urbaines ou industrielles, il existe une grande diversité de substances chimiques susceptibles de contaminer les sols agricoles : éléments traces (appelés à tort « métaux lourds »), plastiques, résidus de produits phytopharmaceutiques (pesticides) et d’antibiotiques... (voir l’article de Pierre Benoit, Emmanuel Doelsch et Matthieu Bravin, « Tour d’horizon des contaminants présents dans les sols agricoles »).

La communauté scientifique a également développé un ensemble d’approches méthodologiques et d’outils permettant de mettre en évidence une contamination et d’évaluer les risques liés à une pollution suspectée (voir l’article de Juliette Faburé, Angel Avadi et Matthieu Bravin, « L’évaluation des risques pour la santé humaine et l’environnement »). Elle mobilise cet arsenal pour faire progresser les connaissances sur les nombreuses problématiques de pollution des sols agricoles sur lesquelles elle est interpellée.

Deux exemples sont détaillés dans le dossier, concernant les produits phytopharmaceutiques et les microplastiques.

De très lentes évolutions réglementaires en matière de protection des sols


Au niveau de l’Union européenne (UE), il existe depuis 2000 une directive cadre pour l’eau visant à établir « des règles pour mettre fin à la détérioration de l’état des masses d’eau de l’Union européenne et parvenir au “bon état” des rivières, lacs et eaux souterraines » [1]. Il existe également depuis 1996 une directive cadre fixant des premières valeurs limites et seuils d’alerte pour l’air ambiant [2]. Elle a été suivie par plusieurs textes législatifs et réglementaires, avec en particulier une directive de 2008 « concernant la qualité de l’air ambiant et un air pur pour l’Europe » et visant « la santé humaine et l’environnement dans son ensemble » [3]. Enfin, en 2008, l’UE a adopté une directive cadre visant à la protection des milieux marins [4].

Rien de tel n’existe pour la protection des sols et l’UE reconnaissait en 2021 qu’elle n’a pas été en mesure, à ce jour, « de se doter d’un cadre juridique adéquat accordant au sol le même niveau de protection que celui accordé à l’eau, au milieu marin et à l’air » [5]. Il y a certes eu des cadres réglementaires spécifiques. C’est par exemple le cas pour l’utilisation des boues d’épuration en tant que fertilisants, avec une première directive datant de 1986 et fixant des valeurs limites à la concentration autorisée dans le sol de sept éléments traces (cadmium, cuivre, nickel, plomb, zinc, mercure et chrome) [6]. À ce propos, notons que c’est seulement cette année (2023) que s’appliquera le règlement européen visant à réduire la concentration en cadmium dans les engrais phosphatés utilisés en agriculture alors que les débats avaient débuté au sein de l’UE dès 2003 [7].

L’UE avait déjà tenté entre 2003 et 2007 de se doter d’une directive cadre sur les sols [8], législativement contraignante, mais la proposition avait alors été rejetée par plusieurs États membres dont la France. L’UE a cependant relancé fin 2021 une nouvelle stratégie en matière de protection des sols, intégrant largement la problématique de la lutte contre la pollution et devant se traduire par des actions concrètes à l’horizon 2030 et l’objectif d’un bon état de santé global des sols d’ici 2050 [5]. Une nouvelle directive européenne sur la surveillance et la résilience des sols (la Soil Monitoring Law) a ainsi été proposée début juillet 2023 [9]. Ce projet contient un chapitre dédié à la gestion des sols pollués. Nul ne sait encore si cette proposition sera validée. Cependant, il ne fait aucun doute que le sens de l’histoire va peu ou prou vers une législation toujours plus drastique en matière de lutte contre la pollution.

Cette lenteur n’est pas propre à l’UE et il aura fallu attendre 2015 pour que l’Organisation des Nations unies inclue dans ses objectifs de développement durable un objectif spécifique visant à « préserver et restaurer les écosystèmes terrestres, en veillant à les exploiter de façon durable, gérer durablement les forêts, lutter contre la désertification, enrayer et inverser le processus de dégradation des sols et mettre fin à l’appauvrissement de la biodiversité » [10].

Références
1 | Union européenne, « La bonne qualité de l’eau en Europe : directive-cadre sur l’eau », Synthèse, 2000. Sur eur-lex.europa.eu

2 | « Directive 96/62/CE du Conseil du 27 septembre 1996 concernant l’évaluation et la gestion de la qualité de l’air ambiant », Journal officiel de l’Union européenne, 21 novembre 1996. Sur eur-lex.europa.eu
3 | « Directive 2008/50/CE du Parlement européen et du Conseil du 21 mai 2008 concernant la qualité de l’air ambiant et un air pur pour l’Europe », Journal officiel de l’Union européenne, 11 juin 2008. Sur eur-lex.europa.eu
4 | « Directive 2008/56/CE du Parlement européen et du Conseil du 17 juin 2008 établissant un cadre d’action communautaire dans le domaine de la politique pour le milieu marin », Journal officiel de l’Union européenne, 25 juin 2008. Sur eur-lex.europa.eu
5 | « Stratégie de l’UE pour la protection des sols à l’horizon 2030 : récolter les fruits de sols en bonne santé pour les êtres humains, l’alimentation, la nature et le climat », Communication de la Commission, 17 novembre 2021. Sur eur-lex.europa.eu
6 | « Utilisation de boues d’épuration en agriculture », Synthèse de la directive 86/278/CEE relative à la protection de l’environnement et notamment des sols, 12 juin 1986. Sur eur-lex.europa.eu
7 | Sterckeman T, « Trop de cadmium dans les engrais français ? », The Conversation, 2 juillet 2018. Sur theconversation.com
8 | « Stratégie thématique en faveur de la protection des sols », proposition de directive du Parlement européen et du Conseil, 22 septembre 2006. Sur eur-lex.europa.eu
9 | Commission européenne, “Proposal for a directive on soil monitoring and resilience”, Direction générale de l’environnement, 5 juillet 2023. Sur environment.ec.europa.eu
10 | Organisation des Nations unies, “Protect, restore and promote sustainable use of terrestrial ecosystems, sustainably manage forests, combat desertification, and halt and reverse land degradation and halt biodiversity loss”, Objectif n° 15 de développement durable, 2020. Sur unstats.un.org

Une source importante de contaminants issus de l’agriculture provient en effet de l’utilisation de produits phytopharmaceutiques. Constatant que « chaque année, entre 55 000 et 70 000 tonnes de substances actives phytopharmaceutiques, incluant celles utilisables en agriculture biologique et de biocontrôle, sont vendues sur le territoire français métropolitain et d’outre-mer » [18], une récente expertise scientifique collective menée par l’Inrae et l’Ifremer à la demande des ministères chargés de l’environnement, de l’agriculture et de la recherche a fait le point sur les impacts directs et indirects de ces substances sur les écosystèmes et les populations d’organismes terrestres, aquatiques et marins (voir l’article de Laure Mamy, Stéphane Pesce, Wilfried Sanchez et Sophie Leenhardt, « Les pesticides, une menace pour la biodiversité terrestre »).

Pomone, Childe Hassam (1859-1935)
La nymphe Pomone appartient à la mythologie romaine. Divinité des fruits, elle préfère les jardins cultivés à la nature sauvage. / Musée Smithsonian

Si la contamination des eaux par les plastiques est à la fois connue du grand public et commence à être bien analysée par les scientifiques, celle des sols l’est beaucoup moins. La FAO estimait, dans un rapport publié en 2019 que « 12,5 millions de tonnes de matières plastiques ont été utilisées dans la production végétale et animale » [19]. Ces plastiques retrouvés dans les sols proviennent des films pour le paillage et la protection des cultures, pour la couverture des serres, ou encore des tuyaux d’irrigation et sont, pour une large part, peu biodégradables et par ailleurs peu recyclés (voir l’article de Marie-France Dignac et Gabin Colombini, « Microplastiques : terre inconnue ? »).

Enfin, ce sont environ 120 millions de tonnes de matières fertilisantes d’origine résiduaire (Mafor) provenant des activités agricoles, urbaines et industrielles qui sont épandues chaque année sur près d’un tiers de la surface agricole française [20]. Indispensables à l’entretien de la fertilité et plus largement de la santé des sols, elles concentrent cependant une très grande diversité de contaminants qui sont le reflet de nos modes de vie. Leur utilisation durable nécessite donc une évaluation des risques de pollution des sols agricoles qu’elles sont susceptibles d’engendrer (voir encadré dans ce dossier).

Ajoutons enfin que la complexité qui caractérise les sols par rapport à d’autres types de compartiments de l’environnement accroît la difficulté d’évaluer les conséquences en termes de risque pour l’environnement ou la santé humaine. Cette démarche d’évaluation est pourtant essentielle et doit encore être perfectionnée.

Conclusion

Ce dossier a pour ambition de mettre en lumière les connaissances scientifiques actuellement disponibles sur la base desquelles les décideurs politiques peuvent procéder à un examen des risques et des bénéfices et, ainsi choisir les orientations sociétales les plus souhaitables. Il leur faut pour cela considérer, au-delà des faits scientifiques, les multiples dimensions de la problématique, liées entre autres à la sécurité sanitaire des productions agricoles, à la préservation de l’environnement, tout autant qu’aux fonctions sociale, nourricière et économique de l’agriculture.

Références


1 | Organisation des Nations unies, “What is the triple planetary crisis ?”, 13 avril 2022. Sur unfccc.int
2 | Feillet P, Quel futur pour notre alimentation ?, Éditions Quae, 2014.
3 | Insee, « Superficie agricole utilisée (SAU) », définition, 13 mai 2020. Sur insee.fr
4 | Ministère de la Transition écologique et de la Cohésion des territoires, « Les sols en France : synthèse des connaissances en 2022 », décembre 2022. Sur statistiques.developpement-durable.gouv.fr
5 | Walter C et al., « Les services écosystémiques des sols : du concept à sa valorisation », Cahiers Demeter, 2015, 53-68.
6 | Ministère de la Transition écologique et de la Cohésion des territoires, « Les sols en France : synthèse des connaissances en 2021 », Données et études statistiques, 24 mars 2022. Sur statistiques.developpement-durable.gouv.fr
7 | Anthony MA et al., “Enumerating soil biodiversity”, PNAS, 2023, 120 :2304663120.
8 | Food and Agriculture Organization, “Global assessment of soil pollution”, Summary for policy markers, 2021. Sur fao.org
9 | Commission européenne, “Caring for soil is caring for life”, Direction générale Recherche et Innovation, 2020.
Sur op.europa.eu
10 | Commission européenne, “EU soil observatory : soil health dashboard” (consulté le 25 novembre 2023). Sur esdac.jrc.ec.europa.eu
11 | Bourguignon L, Bourguignon C, « La mort des sols agricoles », in La Croissance mortifère, L’esprit du temps, 2015, 47-53.
12 | United Nations, “Global land outlook”, Convention to combat desertification, 2022. Sur unccd.int
13 | « La série “Contaminations” : sept reportages dans les territoires à jamais pollués par l’homme », Le Monde, 9 septembre 2018. Sur lemonde.fr
14 | Mandard S, « Arsenic, cadmium, chrome... tous les Français sont contaminés aux métaux lourds, y compris les enfants », Le Monde, 5 juillet 2021. Sur lemonde.fr
15 | Markowitz G et al., « Contaminations : “Les zones mortes, prélude d’une planète sans vie” », Le Monde, 1er septembre 2018. Sur lemonde.fr
16 | Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire, « Baromètre IRSN 2023 sur la perception des risques et de la sécurité par les Français », 2023. Sur irsn.fr
17 | Brock T et al., “Ecological recovery and resilience in environmental risk assessments at the European Food Safety Authority”, Integrated Environmental Assesment and Management, 2018,14 :586-91.
18 | Inrae, « Impacts des produits phytopharmaceutiques sur la biodiversité et les services écosystémiques », Résumé de l’expertise scientifique collective, mai 2022. Sur inrae.fr
19 | Food and Agriculture Organization, « Mettre fin à l’utilisation du plastique dans l’agriculture », 2023. Sur fao.org
20 | Sabine Houot et al., « Valorisation des matières fertilisantes d’origine résiduaire sur les sols à usage agricole ou forestier, impacts agronomiques, environnementaux, socio-économiques », Expertise scientifique collective INRA-CNRS-Irstea, rapport, 2014. Sur inrae.fr


Publié dans le n° 347 de la revue


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L' auteur

Matthieu Bravin

Matthieu Bravin est chercheur au sein de l’unité Recyclage et risque du Centre de coopération internationale en (...)

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