Accueil / L’Homme, la nature et la biodiversité : rêve, réalité, cauchemar ?

L’Homme, la nature et la biodiversité : rêve, réalité, cauchemar ?

Publié en ligne le 12 mai 2020 - Environnement et biodiversité - Agriculture

Jusqu’à un passé récent, les relations de l’Homme avec la nature étaient largement marquées par les efforts visant à rendre plus vivable un monde hostile où le quotidien de la plupart des habitants de la planète consistait à lutter contre la faim, les maladies et les aléas de toutes sortes (inondations, sécheresse, etc.). Ce constat reste d’actualité pour une partie significative de la population mondiale. Avec l’industrialisation, une mécanisation croissante, les engrais de synthèse et les produits de protection des plantes de plus en plus efficaces, la productivité de l’agriculture a augmenté dans des proportions énormes, permettant à un nombre croissant de personnes de se consacrer à d’autres activités que celles consistant à produire sa nourriture et celle de ses proches. Le recours massif aux énergies fossiles a été l’un des moyens déterminants de ces développements : avec le charbon et le pétrole, nous disposions d’une énergie concentrée et facilement accessible [1].

Ainsi, comme le rappelait la FAO (Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture) au tournant de l’an 2000 [2] :  « La science et les technologies ont changé la vie quotidienne d’un grand nombre de personnes au-delà de tout ce qu’il était possible d’imaginer vers le milieu du XXe siècle : des personnes même modestes peuvent espérer aujourd’hui bénéficier de meilleurs soins de santé, de possibilités de voyages et de communications supérieures à celles des gens riches d’autrefois ; des maladies qui affligeaient l’humanité depuis la nuit des temps ont disparu ; les hommes et leurs machines sont capables de se rendre facilement dans l’espace ; et les innovations de l’informatique et des technologies de l’information se succèdent à un rythme époustouflant, offrant des réponses à nos problèmes pratiques et provoquant des bouleversements profonds dans le tissu socioéconomique et les comportements humains. »

Ces évolutions ont aussi produit des effets délétères que l’humanité découvre progressivement. Le changement climatique en est le plus emblématique, et les écosystèmes en général sont directement touchés. Cet impact doit-il être quantifié en termes d’effondrement des populations ou de disparition d’espèces ? Le terme de « sixième extinction » est-il fondé ? Ce qui est certain, c’est que des transformations sont à l’œuvre, et qu’elles interviennent à un rythme jamais observé auparavant (voir l’article de Xavier Le Roux et Jean-François Silvain « Crise de la biodiversité : vision catastrophiste ou réalité scientifique ? »).

À l’image du Giec pour le climat, une plate-forme intergouvernementale (IPBES ou Intergovernmental Science-Policy Platform on Biodiversity and Ecosystem Services) a été mise en place en 2012 avec pour mission de faire le point sur l’évolution de la biodiversité, afin de permettre la pérennisation des services écosystémiques rendus par la nature. Elle a produit un volumineux rapport en mai 2019. Là où le Giec sépare ses productions en les confiant à trois groupes de travail distincts (le diagnostic scientifique, l’analyse des conséquences et les mesures à entreprendre), l’IPBES mêle ces approches dans une même expertise. On pourra discuter des spécificités des deux domaines, celui du climat et celui de la biodiversité, comparer le processus de production de l’IPBES avec celui du Giec, se demander si les critiques adressées au groupe 3 du Giec (à savoir, qu’il quitterait le terrain de la science pour s’engager sur celui des choix économiques et politiques [3]) peuvent aussi l’être à une partie des travaux de l’IPBES. Il est cependant indispensable, au préalable, de placer cette expertise collective au centre de la réflexion. C’est pourquoi nous publions ici un résumé détaillé du dernier rapport de l’institution (voir l’article « Évaluation mondiale de la biodiversité et des services écosystémiques »).

Le chant de la grive, Bruno Liljefors (1860-1939)

Une autre contribution importante dont nous rendons compte est celle de la FAO (voir l’article « L’état dans le monde de la biodiversité pour l’alimentation et l’agriculture »). L’organisme, dépendant de l’ONU et en charge des questions d’agriculture et d’alimentation, vient de publier en 2019 un rapport examinant la crise de la biodiversité au regard des besoins alimentaires mondiaux et de la production agricole.

Plus largement, la science permet de décrire la situation et de prédire des évolutions possibles, éclairant ainsi les différents choix que la société peut opérer sur des problématiques aux enjeux fondamentaux. Il importe dès lors que le discours scientifique soit rigoureux et précis, sans céder au sensationnalisme, y compris dans les termes qu’il utilise. C’est ainsi que le concept même de biodiversité fait l’objet de débats dans la communauté scientifique (voir l’article d’Alain Pavé « Le concept de biodiversité à l’épreuve du temps »). Celui d’ « Anthropocène » est parfois utilisé pour désigner une nouvelle ère géologique qui serait déterminée par l’empreinte des activités humaines. Ce terme est-il conforme aux critères scientifiques pour la caractérisation d’une ère géologique ? (voir l’article de Patrick De Wever et Stan Finney « L’Anthropocène : question géologique ou sociétale ?  »)

Toutefois, les causes des phénomènes que nous observons sont maintenant bien identifiées. Elles sont multiples et toute explication simpliste imputant à un facteur unique la responsabilité de cette crise de la biodiversité serait infondée scientifiquement et risquerait d’orienter vers des solutions inadaptées voire contreproductives au regard de l’objectif recherché. Ainsi, l’IPBES identifie cinq facteurs principaux directs  « de changement de la nature ayant eu les incidences les plus lourdes à l’échelle mondiale » et les présente  « par ordre décroissant : la modification de l’utilisation des terres et des mers, l’exploitation directe des organismes (principalement la pêche), les changements climatiques, la pollution et les espèces exotiques envahissantes ».

Le phénix blanc et le vieux pin, Ito Jakuchu (1716-1800)

Cela posé, quand on évoque la nature, de quoi exactement parle-t-on ? Pour une partie de la population, le concept est souvent empreint de présupposés moraux ou philosophiques (par essence, la nature serait bonne et l’action de l’Homme néfaste). Préserver la nature et la biodiversité doit-il consister à revenir à une situation antérieure idéalisée, si tant est que ce soit possible ? Et cette situation était-elle vraiment naturelle et idyllique ? (voir l’article de Christian Lévêque « Reconquête de la biodiversité : de quelle nature parle-t-on ?  ») La science, si l’on se réfère au rapport de l’IPBES, considère davantage la nature au travers des services écosystémiques qu’elle nous rend (alimentation, énergie, ressources pour des médicaments, mais aussi processus écologiques de préservation de la qualité de l’air, des eaux douces et des sols, régulation du climat, pollinisation, etc.). L’enjeu principal du développement durable ne serait désormais plus le respect d’une nature idéalisée, mais la préservation de services indispensables à la survie et au développement de l’humanité.

Enfin, si la science ne prescrit rien, elle permet cependant d’éclairer les conséquences possibles de décisions qui pourraient être prises. Elle peut ainsi aider à déterminer dans quelle mesure il est possible de concilier biodiversité et productivité afin de continuer à nourrir une population en augmentation (voir l’article de Christian Huyghe « Production agricole et préservation de l’environnement : est-ce possible ?  ») Dans ce contexte, le débat sur les relations entre l’Homme et la nature sous-tend une autre question : celle du recours au développement technologique, comme par exemple les biotechnologies (voir l’article d’André Gallais « Biotechnologies végétales et biodiversité  »).

Ce dossier ne vise pas à apporter des réponses à une question cruciale et complexe, mais à donner les principales clés permettant de comprendre les enjeux relatifs à cette question de la biodiversité et de s’y retrouver dans une information abondante et souvent passionnelle.

Références

1 | Jancovici J-M, « L’énergie, de quoi s’agit-il exactement ? », 2011. Sur Jancovici.com

2 | FAO, « La situation mondiale de l’alimentation et de l’agriculture », 2000. Sur fao.org

3 | « Le Groupe 3 du GIEC : l’idéologie se mêle à la science », SPS n° 317, juillet 2016. Sur afis.org