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Pourquoi nous ne devons pas traiter toutes les théories du complot de la même façon

Publié en ligne le 4 novembre 2021 - Conspirationnisme -
Ce texte est la traduction par Science et pseudo-sciences (relue par l’auteur) d’un article publié en anglais sur le site The Conversation le 11 juin 2020

Depuis que le coronavirus s’est propagé à travers le monde, des suspicions prolifèrent sur ce qui se passe véritablement. Des questions ont été soulevées sur l’origine du virus, sur la façon dont il rend les gens malades, sur les mesures prises pour le contenir, les libertés individuelles suspendues, sur le lien avec la 5G [1], les remèdes et traitements possibles et le rôle de Bill Gates dans tout cela.

Ces idées sont généralement décrites comme étant des théories du complot [2]. Il est vrai qu’elles se méfient toutes des discours dominants et partagent certaines caractéristiques [3], mais elles ne sont pas toutes du même genre. Elles prennent tellement de formes différentes et ont des degrés de plausibilité tellement variés que l’on peut douter de l’utilité de les ranger toutes sous une même bannière. Pour comprendre et répondre efficacement aux différentes théories du complot autour du coronavirus, nous devons approfondir le sujet.

Les explications dominantes [4] de la popularité des théories du complot autour du coronavirus sont remarquablement similaires [2] : ces idées sombres et troublantes aideraient les gens à donner du sens à un monde complexe et incertain. Elles fourniraient des explications cohérentes sur des événements tragiques et redonneraient un sentiment de pouvoir et de contrôle.

Puisque ces idées ont parfois des conséquences dans le monde réel, allant de l’incendie de mâts supportant des antennes 5G au refus de respecter les mesures visant à limiter la propagation du coronavirus, différents observateurs [5] condamnent ces théories du complot et affirment que les autorités doivent non seulement combattre une pandémie, mais aussi une « infodémie » [6].

Admettre la diversité et le contexte

Le problème de cette approche globalisante [7] est triple : elle n’explique pas les motivations des conspirationnistes, ni les formes variées et les degrés de plausibilité des différentes théories du complot, ni leurs rapports avec certaines questions politiques et sociétales [8].

En fournissant une explication uniforme des théories du complot, on ne rend pas sérieusement compte de leur contenu [9] ni des préoccupations sous-jacentes. De même, on ne prend pas en considération la façon dont les théories du complot sont instrumentalisées dans différentes guerres de propagande [10].

Quand on regarde ces théories du complot de plus près ou, mieux encore, quand on engage le dialogue avec les gens qui les propagent, on constate que ces théories ne sont pas tant une stratégie d’adaptation à une époque trouble qu’un vaste éventail d’expressions culturelles.

Celles-ci comprennent la suspicion d’actions planifiées pour imposer des vaccinations en masse, des doutes sur l’origine du virus, des expressions d’écœurement envers l’élite dirigeante, des insinuations géopolitiques, des indices d’une panique médiatique exagérée, la stigmatisation de certains groupes de la société (les Chinois, les Juifs), des critiques sur les méthodes de calcul et les données relatives à la pandémie (symptômes, nombre de décès), la grogne contre de puissants philanthropes, des inquiétudes sur le renforcement des politiques autoritaires ou des préoccupations sur l’ingérence de sociétés privées dans la recherche de médicaments efficaces.

Ceci signifie, comme je l’expose dans mon livre récent [11], que nous devons nous attacher à mieux comprendre le sens, la diversité et le contexte des différentes théories du complot, ainsi que les gens qui y adhèrent.

Les différentes subcultures des théories du complot

Les projets de recherche ethnographiques sur les cultures contemporaines du complot que j’ai menés m’ont conduit à rencontrer une grande variété de personnes, d’idées, de pratiques et de communautés [12]. Puisque les théories du complot autour du coronavirus ne se sont pas encore stabilisées, examinons quelques autres subcultures complotistes, très différentes et plus anciennes. Elles illustrent à quel point les théories et les personnes qui y souscrivent peuvent être variées.

Commençons par le mouvement anti-vaccination – qui inquiète beaucoup [13]. Puisque de nombreux militants anti-vaccins en Occident sont plutôt des jeunes urbains hautement qualifiés [14], il est difficile de les rejeter comme étant de déplorables ignorants.

À côté de la mise en cause de « Big-Pharma », la réticence vaccinale [15] s’appuie sur des idées holistiques et naturalistes sur la santé et le corps, idées enracinées dans la spiritualité New Age et les médecines alternatives. Dans ces subcultures, les émotions, les sentiments, l’expérience personnelle, les témoignages et les relations sociales sont souvent des guides plus importants que les connaissances scientifiques [16].

La Découverte de la conspiration des poudres et l’arrestation de Guy Fawkes — Henry Perronet Briggs (1793-1844)
En 1605, l’Angleterre est secouée par de fortes tensions politico-religieuses, au point qu’un groupe de conjurés catholiques complote afin de faire exploser le Parlement grâce à des barils de poudre. Le complot est éventé in extremis, et la plupart des conspirateurs sont arrêtés et exécutés. Cet événement est encore fêté aujourd’hui en Grande-Bretagne, à la date anniversaire du 5 novembre.

Les membres du mouvement pour la vérité sur le 11-Septembre (9/11 Truth Movement) sont assez différents [17]. Ces personnes, qui s’intéressent de manière générale à la géopolitique et aux dissimulations gouvernementales, contestent le récit dominant sur les attentats du 11 septembre 2001 en invoquant des preuves factuelles et scientifiques [18, 19]. Ils mettent en avant des schémas, des photos et des calculs mathématiques pour tenter de prouver que les tours ne se sont pas effondrées suite au crash des avions, mais du fait d’une démolition contrôlée.

Ces militants affirment posséder des connaissances en physique, en génie civil et chimie des explosifs et fondent leur légitimité sur cette expertise [20]. Leur objectif est de « révéler les mensonges officiels ». Comme tous les véritables militants, ils souhaitent un changement révolutionnaire « pour mettre fin au régime et aux puissantes structures illicites responsables du 11-Septembre ».

Amusant ou dangereux ?

Le Conspirateur carliste — Valeriano Domínguez Bécquer (1833-1870)
Lorsque Ferdinand VII d’Espagne transmet le pouvoir à sa fille Isabelle en 1833 au détriment de son propre frère Charles, une lutte de succession royale s’engage : le camp légitimiste dit « carliste » refuse d’accepter cette dérogation à la tradition, ce qui a pour effet d’embraser durablement toute l’Espagne. Pas moins de trois épisodes de guerre civile s’ensuivent tout au long du XIXe siècle.

On pourrait continuer la liste des différentes subcultures conspirationnistes, sensiblement différentes les unes des autres. Pensez aux « platistes » [21] qui déploient différentes méthodologies scientifiques et réalisent de véritables expériences dans le monde réel [22] pour démontrer que la Terre n’est pas une sphère, mais qu’elle est en réalité plate et recouverte d’un dôme, comme dans le film The Truman Show.

Faire référence à la pensée rationnelle et à la méthode scientifique n’est pas une garantie de solidarité entre ces subcultures. Les membres du Mouvement pour la vérité sur le 11-Septembre (9/11 Truthers) évitent les « platistes » de peur d’être décrédibilisés.

De leur côté, les adeptes de QAnon déploient différentes stratégies pour interpréter les messages secrets de Q, leur gourou anonyme. On appelle ces messages des crumbs (miettes) ou bien des drops (gouttes) et ils font partie de leurs recherches de vérité et de rédemption [23]. Partageant beaucoup de caractéristiques avec les nouveaux mouvements religieux millénaristes [24], les adeptes de QAnon s’attendent à une apocalypse violente quand la conspiration sera démantelée. Leur adhésion sera alors justifiée par les événements.

Ce bref aperçu montre le vaste éventail de thèmes, d’idéologies, de plausibilités, d’origines, de personnes et de dangers potentiels des différentes subcultures conspirationnistes. Considérer les théories du complot comme une catégorie uniforme et unique masque toutes ces différences et ignore les dynamiques sociétales dans lesquelles ces théories s’inscrivent [25].

Ceci conduit inévitablement à des explications simplistes. De plus, cela a pour conséquence politique de stigmatiser certaines idées et certaines personnes et de les exclure prématurément d’un débat politique légitime [26, 27]. Les théories du complot ne sont pas un tout uniforme, les raisons d’y adhérer ne sont pas identiques et nous ne devrions pas les considérer toutes de la même manière.

Références


1 | Ahmed W et al., “Four experts investigate how the 5G coronavirus conspiracy theory began”, The Conversation, 11 juin 2020.
2 | Bligh A et al., “Why are there so many coronavirus conspiracy theories ? Listen to part six of our expert guide”, The Conversation, 20 avril 2020.
3 | Cook J et al., “Coronavirus, ‘Plandemic’ and the seven traits of conspiratorial thinking”, The Conversation, 15 mai 2020.
4 | van Prooijen JW, “COVID-19, Conspiracy Theories, and 5G Networks – Why some theories have blamed the pandemic on communications technology”, Psychology Today, 10 avril 2020.
5 | Bligh A et al., “How dangerous are conspiracy theories ? Listen to part five of our expert guide”, The Conversation, 13 avril 2020.
6 | Lewandowsky S, Cook J, “Coronavirus conspiracy theories are dangerous – Here’s how to stop them spreading”, The Conversation, 20 avril 2020.
7 | Harambam J, The Truth Is Out There : Conspiracy culture in an age of epistemic instability, Erasmus University Rotterdam, 2017.
8 | Starbird K, “Disinformation’s spread : bots, trolls and all of us”, Nature, 2019, 571 :449.
9 | Lewis G, Sparring With Smokin Joe : Joe Frazier’s Epic Battles and Rivalry with Ali, Rowman & Littlefield, 2021.
10 | Yablokov I, Fortress Russia : Conspiracy Theories in the PostSoviet World, Wiley, 2018.
11 | Harambam J, Aupers S, “I Am Not a Conspiracy Theorist’ : Relational Identifications in the Dutch Conspiracy Milieu”, Cultural Sociology, 2016.
12 | OMS, « Dix ennemis que l’OMS devra affronter cette année », sur who.int.
13 | de Freytas-Tamura K, “Bastion of Anti-Vaccine Fervor : Progressive Waldorf Schools”, The New York Times, 13 juin 2019.
14 | Kata A, “A postmodern Pandora’s box : Anti-vaccination misinformation on the Internet”.
15 | Kata A, “Opinion : Worried About Measles ? Bashing Alternative Schools Won’t Help”, Times of San Diego, 6 septembre 2019.
16 | Olmsted KS, “The Truth Is Out There : Citizen Sleuths from the Kennedy Assassination to the 9/11 Truth Movement”, Diplomatic History, 2011, 35 :671-93.
17 | Sur consensus911.org
18 | Hughes DA, “9/11 Truth and the Silence of the IR Discipline”, Alternatives, 2020, 45 :55-82.
19 | Site “Architects and Engineers for 9/11 Truth”.
20 | Sur 911truth.org.
21 | “Behind the Curve”, documentaire, 2018.
22 | Dobson J, “Flat Earth Supporters Now Plan An Antarctica Expedition To The Edge Of The World”, Forbes, 16 mars 2019.
23 | LaFrance A, “The Prophecies of Q – American conspiracy theories are entering a dangerous new phase”, The Atlantic, juin 2020.
24 | Argentino MA,“The Church of QAnon : Will conspiracy theories form the basis of a new religious movement ?”, The Conversation, 18 mai 2020.
25 | Bligh A et al., “How to spot a conspiracy theory – Expert guide to conspiracy theories part one”, The Conversation, 16 mars 2020.
26 | Husting G, Orr M, “Dangerous Machinery : ‘Conspiracy Theorist’ as a Transpersonal Strategy of Exclusion”, Symbolic Interaction, 22 décembre 2011.
27 | Thalmann K, The Stigmatization of Conspiracy Theory since the 1950s, Routledge, 2019.

Publié dans le n° 337 de la revue


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L' auteur

Jaron Harambam

Sociologue à l’université catholique de Louvain.

Plus d'informations

Conspirationnisme

Conspirationnisme et théories du complot sont des concepts aux frontières parfois floues. L’accusation de « complotisme » sert aussi souvent dans les controverses d’argument pour disqualifier un contradicteur. Et il ne faut pas confondre toute croyance infondée, voire absurde, avec une croyance à un complot. La sociologue Eva Soteras propose ainsi quatre « piliers » qui peuvent permettre de caractériser une théorie du complot : 1. l’absence de hasard ou de coïncidences ; 2. tous les événements sont le fruit d’actions cachées (« à qui profite le crime ? ») ; 3. tout n’est qu’illusion (« on nous ment ») 4. et tous les événements qui font l’histoire sont liés entre eux.