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Manifeste conspirationniste

Publié en ligne le 1er juin 2022
Manifeste conspirationniste
Anonyme
Éditions du Seuil, 2022, 384 pages, 17 €


Manifeste conspirationniste est un livre qui aurait pu, du fait de son contenu, rester dans les limbes de l’édition. Mais il a été publié par les éditions du Seuil, lui assurant ainsi une visibilité certaine. La thèse de l’ouvrage pourrait se résumer ainsi : le conspirationnisme de ceux qui dirigent le monde justifie tous les conspirationnismes. Et le titre du livre aurait pu être « Éloge du conspirationnisme quand c’est pour la bonne cause ». Les auteurs justifient leur signature anonyme en ces termes : « Ce livre est anonyme car il n’appartient à personne ; il appartient au mouvement de dissociation sociale en cours. » Le journaliste Thomas Mahler, après enquête, pense identifier Julien Coupat et le « Comité invisible » 1.

La pandémie de Covid-19 sert d’entrée en matière pour un pamphlet appelant au « renversement de l’ordre existant ». La thèse explicite est que l’ennemi n’est pas « un virus couronné d’une protéine, mais une accélération technologique dotée d’une puissance d’arrachement calculée ». En clair : le progrès technologique et la société qui le porte seraient la cause de tous nos maux. Le virus serait « issu d’expérimentations de gain de fonction 2 dans le cadre d’un programme de biodéfense » et le vaccin « une autre expérimentation biotechnologique ».

Les auteurs dénoncent « l’acharnement furieux à balayer tout traitement qui n’impliquerait pas d’expérimenter des biotechnologies », à savoir, les vaccins à ARN-messager, « à l’efficacité si évanescente mais aux effets secondaires si prometteurs » qui auraient été promus par l’agence de recherche du ministère de la défense américain (DARPA).

La crise sanitaire relèverait « d’un plan qui se réalise, d’un scénario qu’on déroule » et sur lequel « les équipes gouvernementales se sont préparées, entraînées, coordonnées » pendant vingt ans avec, pour finalité, « l’extension de l’appareil politique, technologique et militaire de surveillance et de contrôle ». Les « meilleurs citoyens » (comprendre les militants anti-passe sanitaire et antivaccins) seraient ceux qui se sont découverts « une âme de quasi-maquisard ». Et dans cette métaphore qui ignore ce qu’a réellement été l’histoire de la Seconde Guerre mondiale, les autres, ceux qui ne sont pas résistants, seraient des « collabos ». Pourquoi ce complot ? Quel serait le mobile ? Voici la réponse proposée : « Rien de tel que les catastrophes pour créer de la rareté, donc de nouveaux marchés et de nouveaux sujets économiques. »

L’essentiel du texte ne porte cependant pas réellement sur l’épidémie. Les extraits donnés plus haut indiquent la tonalité d’une diatribe contre le « système » en place et la science à son service. Les élites supposées comploteuses justifieraient ainsi tous les propos conspirationnistes. D’ailleurs, les auteurs n’hésitent pas à se revendiquer eux-mêmes conspirationnistes, « comme tous les gens sensés désormais ». Étrange rhétorique qui justifie toutes les attitudes par les défauts reprochés à ses adversaires. L’argumentation est faible et confuse, bien qu’elle se pare d’une certaine abondance de références et de citations.

Rares sont ceux qui, dans les médias, déclarent trouver un intérêt à l’ouvrage. Exception notable, le site Reporterre (« média indépendant dédié à l’écologie » fondé par Hervé Kempf, ancien journaliste environnement au Monde) ne cache pas son enthousiasme pour un livre à l’« armature générale très convaincante », véritable « tourbillon remuant l’air intellectuel tétanisé depuis deux ans par l’injonction du Covid ».
La seule grande question posée par cet ouvrage est celle-ci : pourquoi une grande maison d’édition comme le Seuil a-t-elle accepté de publier ce texte ?

1 Mahler T, « Vaccins, “Great Reset”... Julien Coupat et le Seuil légitiment le complotisme d’extrême-gauche », L’Express, 18 janvier 2022.

2 Modification génétique visant à rendre le virus plus transmissible ou plus virulent (NDLR).

Publié dans le n° 342 de la revue


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Auteur de la note

Jean-Paul Krivine

Rédacteur en chef de la revue Science et pseudo-sciences (...)

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