Cadmium dans les sols : une décision à l’impact très marginal
Publié en ligne le 10 octobre 2026 - Agriculture -
L’emballement politique et médiatique autour du cadmium a conduit l’Assemblée nationale à adopter en première lecture une proposition de loi visant à « réduire les risques sanitaires liés aux contaminations au cadmium dans l’alimentation » (3 juin 2026) [1]. Face à l’enjeu sanitaire, les parlementaires ont décidé d’une trajectoire rapide de réduction des taux autorisés de cadmium dans les engrais phosphatés. Toutefois cette disposition n’aura quasiment aucun impact à court et moyen terme, et un impact assez mineur à long terme : la pollution au cadmium est principalement due à la composition naturelle des sols et aux dépôts historiques du passé. Les flux entrants chaque année ne représentent qu’une part très négligeable.
Le cadmium dans les sols
Le cadmium est un élément trace 1 naturellement présent dans les roches du sous-sol à des teneurs très variables selon le contexte géologique (les sols calcaires sont les plus riches en cadmium).
Au cours du XXe siècle, la pollution atmosphérique industrielle a significativement accru la teneur des sols en cadmium. Les principales sources en étaient la métallurgie des métaux non ferreux (zinc, plomb, cuivre), la sidérurgie, l’incinération des déchets et la combustion d’énergies fossiles, à quoi s’ajoutaient des usages industriels directs (batteries rechargeables, pigments, plastiques, protection anti-corrosion…). Dans certaines régions, on estime que jusqu’à 30 % du stock en cadmium provient de ces retombées atmosphériques [2]. Du fait des progrès réalisés dans les secteurs industriels (en particulier sidérurgie et métallurgie des métaux non ferreux) et des améliorations du traitement des fumées des usines d’incinération, ces émissions ont diminué de près de 85 % pour la France hexagonale entre 1990 et 2024 [3].
Quelle responsabilité des activités agricoles ?
Ainsi, aujourd’hui, les pratiques agricoles constituent la principale source d’apport en cadmium : entre 85 % et 89 % selon le périmètre exact retenu, avec une contribution majeure des engrais minéraux – principalement phosphatés (55 % à 74 % des apports totaux) [4, 5]. L’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae) indique que cet apport d’engrais de synthèse a été réduit de 70 % depuis les années 1980 [2]. Les engrais minéraux phosphatés contiennent du cadmium car ils sont essentiellement fabriqués à partir du phosphate de calcium naturel qui contient ce métal en quantité variable selon les sols d’origine et les procédés de fabrication.
Toutefois, les apports annuels sont extrêmement faibles au regard des quantités existantes. Le flux entrant représente en moyenne moins de 0,1 % du stock total actuel des 30 premiers centimètres de sol [2]. Le flux sortant se fait naturellement, soit par percolation lente de l’eau à travers le sol et lessivage des sols, soit au travers des plantes cultivées qui absorbent du cadmium avant récolte. Ce flux sortant est estimé à environ 70 à 80 % du flux entrant [5].
Ainsi, en supposant aucun apport extérieur, les sols s’appauvriraient en cadmium à un rythme très lent (plusieurs décennies pour quelques pourcents de baisse). En France, une étude estime qu’en maintenant à l’identique les pratiques culturales actuelles, la teneur moyenne en cadmium aura augmenté d’environ 3 à 5 % en un siècle [5]. L’Inrae précise à ce propos « qu’il est attendu que la diminution de la teneur en cadmium des engrais phosphatés n’aura un effet que sur le long terme et ne diminuera pas immédiatement la teneur en cadmium des récoltes actuelles de façon significative, sauf peutêtre dans le cas d’épandages des engrais au plus près des plantes (apports localisés) » [2]. Un rapport de l’Inspection générale du développement durable indique en outre que si les mesures de ce type sont positives, « leur efficacité sur les teneurs en cadmium des productions végétales est plus aléatoire et elles seront sans incidence sur les produits alimentaires importés dont la consommation s’accroît » [6].
Pourtant, la désinformation est grande, se contentant souvent de mentionner l’apport des engrais phosphatés sans restituer les ordres de grandeur. Ainsi, l’association Foodwatch explique-t-elle que « si ce métal lourd est présent naturellement dans nos sols en plus ou moins grande quantité, ce sont les engrais phosphatés particulièrement chargés en cadmium et utilisés principalement dans l’agriculture industrielle qui s’accumulent dans les sols et contaminent à leur tour les cultures (en moyenne, 60 à 75 % de l’apport annuel de cadmium dans les sols français proviendrait de ces fertilisants) » [7]. Jamais n’est mentionné le fait que cet apport représente chaque année en moyenne 0, 1 % des teneurs existantes. La loi votée à l’Assemblée, dans ses attendus, procède à la même présentation trompeuse [8].
Réduire la quantité de cadmium dans les engrais ?
Diminuer l’apport de cadmium dans les engrais agricoles (la « décadmination ») est une des mesures préconisées par l’Anses dans sa récente évaluation [9]. Cette proposition s’appuie sur une étude de 2021 qui a modélisé pour le siècle à venir les quantités de cadmium apportées aux sols en prenant comme référence le plafond réglementaire actuel de la France [10]. Ce plafond, fixé par dérogation à 90 mg de cadmium par kg de phosphore apporté par l’engrais 2, est bien supérieur à la limite applicable dans l’Union européenne (60 mg, avec un objectif de réduction à 20 mg), et surtout à la quantité réellement utilisée en France, estimée à 51 mg [5]. La proposition de l’Anses est donc raisonnable en ce qu’elle est protectrice et s’appuie sur un scénario extrême, mais qui ne correspond ni aux valeurs actuellement constatées, ni aux tendances prévisibles.
Par ailleurs, des études ont cherché à déterminer si l’engrais nouvellement apporté entrait pour une part importante dans la plante au cours de sa croissance [5]. Si tel était le cas, le recours à des engrais à plus faible teneur en cadmium pourrait avoir des effets sur le court terme. La réponse est négative (à peine plus de 2 %, le reste s’accumule dans les sols). L’Inrae conclut ainsi que « la contamination des engrais phosphatés par le cadmium pose plus un problème d’enrichissement du sol sur le long terme qu’un risque l’année de l’application » [11].
Conclusion
La mesure d’abaissement des seuils préconisée par l’Anses s’inscrit en réalité dans un ensemble plus vaste incluant des recommandations alimentaires et des recommandations à destination des fumeurs. Mais la controverse s’est focalisée sur l’agriculture et les engrais. Les réactions à l’adoption par l’Assemblée nationale de la réduction des seuils de teneur en cadmium dans les engrais phosphatés ont alors été souvent enthousiastes, évoquant une « très belle victoire » [2], une mobilisation qui « a payé pour protéger la santé des Français et, en particulier, de nos enfants, contre ce poison » [12], « un texte ambitieux pour limiter l’exposition de la population » (Le Monde, 4 juin 2026) ou encore « un renversement de l’histoire » (Libération, 4 juin 2026).
La réalité est que cette mesure, bien qu’utile pour préserver l’avenir à long terme, est d’une portée symbolique pour le court et moyen terme. Les véritables enjeux de santé publique restent présents, et pour des décennies si l’affaire en restait à cette seule décision. Mais depuis, l’attention politique et médiatique s’est déplacée, et le cadmium a disparu de l’actualité. . .
1 | Assemblée nationale, « Réduire les risques sanitaires liés aux contaminations au cadmium dans l’alimentation », Dossier législatif, 14 avril 2026. Sur assemblee-nationale. fr
2 | Inrae, « Pourquoi y a-t-il du cadmium dans les sols et comment le retrouve-t-on dans l’alimentation ? », 10 juillet 2025. Sur inrae. fr
3 | Citepa, « Rapport de référence sur les émissions de gaz à effet de serre et de polluants atmosphériques en France 19902025 », Rapport Secten, 16 juin 2026. Sur citepa. org
4 | Belon E et al. , “An inventory of trace elements inputs to French agricultural soils”, Sci. Total Environ. , 2012, 439 : 87-95.
5 | Sterckeman T et al. , “Cadmium mass balance in French soils under annual crops : scenarios for the next century”, Sci. Total Environ. 2018, 639 : 1440-52 [Corrigendum, Sci. Total Environ. , 2019, 650 : 3180-8].
6 | Igedd, « Effets prévisibles d’un abaissement de la teneur en cadmium des engrais phosphatés et des boues d’épuration sur les approvisionnements en matières fertilisantes », Rapport, février 2026. Sur igedd. developpement-durable. gouv. fr
7 | Food Watch, « Contamination au cadmium : agissons à la source de cette bombe sanitaire ! », Pétition, 2026. Sur foodwatch. org
8 | Proposition de loi visant à réduire les risques sanitaires liés aux contaminations au cadmium dans l’alimentation, n° 2678, 14 avril 2026. Sur assemblee-nationale. fr
9 | Anses, « Le cadmium : priorisation des leviers d’action pour réduire l’imprégnation de la population française selon une approche d’exposition agrégée », Rapport d’expertise collective, février 2026. Sur anses. fr
10 | Carne S et al. , “Mass balance approach to assess the impact of cadmium decrease in mineral phosphate fertilizers on health risk : the case-study of French agricultural soils”, Sci. Total Environ. , 2021, 760 : 143374.
11 | AFP, « “C’est une très belle victoire” : la proposition de loi sur le cadmium largement adoptée par l’Assemblée nationale », RTL, 4 juin 2026.
12 | Mandard S, « Cadmium : les députés adoptent un texte plus ambitieux que celui du gouvernement pour “protéger la santé des Français contre ce poison” », Le Monde, 4 juin 2026.
Publié dans le n° 358 de la revue
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Les auteurs
Jean-Paul Krivine
Rédacteur en chef de la revue Science et pseudo-sciences (depuis 2001). Président de l’Afis en 2019 et 2020. (…)
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