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Je ne suis pas complotiste, mais…

Publié en ligne le 11 mai 2026
Je ne suis pas complotiste, mais…
Pascal Wagner-Egger et Gilles Bellevaut
Éditions 41, 2026, 230 pages, 22 €

Le complotisme est un phénomène complexe, d’une grande hétérogénéité, de plus en plus préoccupant pour notre société et la démocratie. Autant dire que ce livre consacré aux principales « théories du complot », rédigé par Pascal Wagner-Egger, enseignant-chercheur en psychologie sociale à l’université de Fribourg, spécialisé dans les croyances, et illustré par Gilles Bellevaut, tombe à pic !

P. Wagner-Egger commence par préciser que la définition du complotisme ne va pas de soi, car il existe bien de « vrais » complots. Dès lors, il présente d’entrée de jeu une distinction capitale, qui peut à elle seule aider à faire le tri entre théorie farfelue et suspicion légitime : l’idée que les complots étant par essence des événements secrets, il convient de les mettre au jour avec des preuves spécialement fortes. Il distingue ainsi la « science du complot », qui nécessite des enquêtes fouillées, documentées, apportant des preuves solides, de la « religion du complot » : en effet, ceux qui croient à ces théories, parfois complètement farfelues, le font sur de simples rumeurs, des « bizarreries », ce que l’auteur nomme des « données erratiques ». Elles sont notamment propagées comme jamais dans notre histoire par le biais d’Internet et des réseaux sociaux.

Armés de cette boussole, nous pouvons aborder le cœur de l’ouvrage : une trentaine de théories du complot plus ou moins répandues (les attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis, la Terre plate, les chemtrails, la mort de la princesse Diana, etc.) sont analysées, décortiquées une à une, permettant ainsi une vision précise. Les domaines sont variés et constituent un tour d’horizon assez complet : aucune théorie répandue ne semble manquer à l’appel, mais sont abordés aussi des thèmes légèrement connexes, comme Jésus ou le maccarthysme. Cependant, le lien est fait de façon très judicieuse avec le thème du livre et l’analyse de cette période sombre des États-Unis éclaire étonnamment la nôtre.

Chaque « complot » est exposé de façon claire, sans parti pris, puis les arguments pour et contre sont donnés à la fin de chaque chapitre. Les arguments « pour » sont parfois une simple redite du complot, mais P. Wagner-Egger n’est jamais donneur de leçons, son propos est toujours clair et pédagogique. Il ne manque pas une occasion de rappeler que telle ou telle interrogation est légitime, que, oui, des personnes ou des sociétés (pharmaceutiques, par exemple) ont été condamnées, que l’on est fondé, bien souvent, à se méfier. C’est ce qu’il appelle le « fond de vérité » sur lequel reposent aussi ces théories. Mais il montre d’une part que la plupart du temps, nous sommes trompés par tel ou tel biais (difficulté à bien proportionner les risques, évidemment confusion entre corrélation et causalité, etc.), et d’autre part que la façon de procéder des complotistes présente bien des dangers.

Le premier, anecdotique, est d’ailleurs de permettre à d’éventuels comploteurs de constater qu’ils sont sur la sellette et de faire ainsi disparaître d’éventuelles preuves. C’est là que la science du complot serait nécessaire : apporter des (vraies) preuves, et confondre ces (vrais) complots. Ce constat seul pourrait amener les complotistes à renoncer à la religion du complot pour une démarche plus solide, plus scientifique, et finalement bien plus efficace. L’auteur montre par exemple qu’un tribunal ne pourrait jamais utiliser les « éléments » réunis par les complotistes pour une condamnation. Ces données erratiques ne sont jamais probantes…

Mais les vrais dangers sont en fait beaucoup plus graves : en conclusion du livre, P. Wagner-Egger montre bien à quel point le complotisme va de pair avec la violence, le populisme, une augmentation des préjugés et du racisme. Il sape le socle de nos démocraties.

Sur ce problème crucial, P. Wagner-Egger nous offre donc de nouveau 1. un ouvrage très utile sur le sujet, accessible à tout public, ce qui n’est pas sa moindre qualité. Sur la forme, les dessins apportent une respiration souvent réussie (un peu inégale peut-être), le format « paysage » est original et plaisant à utiliser. Mais la police est vraiment petite (prévoir de bonnes lunettes) et attention : les allergiques à l’écriture inclusive seront au supplice. Sur le fond, ce livre est d’autant plus indispensable que personne n’est à l’abri de s’égarer : l’auteur lui-même se laisse prendre par la théorie du mécanisme d’Anticythère « conçu dans l’Antiquité ». Il n’a pas eu l’occasion, peut-être, de lire le livre de Frédéric Lequèvre, L’Ordinateur d’Archimède, analysé dans nos colonnes 2. Comme quoi, nous sommes vraiment tous concernés !

1 Il avait écrit en 2021 Psychologie des croyances aux théories du complot : Le bruit de la conspiration. Et déjà avec Gilles Bellevaut Méfiez-vous de votre cerveau. Il a également écrit plusieurs articles sur le sujet dans nos colonnes (par exemple : https://www.afis.org/Les-facteurs-explicatifs-des-croyances-conspirationnistes)

2 L’Ordinateur d’Archimède, deux tomes aux éditions Book-e-book (collection « Une chandelle dans les ténèbres »). Voir notre note de lecture : https://www.afis.org/L-ordinateur-d-Archimede


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Auteur de la note

Martin Brunschwig

Martin Brunschwig est membre du comité de rédaction de (…)

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Conspirationnisme et théories du complot sont des concepts aux frontières parfois floues. La sociologue Eva Soteras propose quatre « piliers » qui peuvent permettre de caractériser une théorie du complot : 1. l’absence de hasard ou de coïncidences ; 2. tous les événements sont le fruit d’actions cachées (« à qui profite le crime ? ») ; 3. tout n’est qu’illusion (« on nous ment ») 4. et tous les événements qui font l’histoire sont liés entre eux.