L’esprit critique, une affaire collective
Publié en ligne le 19 août 2026 - Psychologie -
Tony est inquiet. Son fils de vingt-trois ans vient de lui expliquer, avec une assurance déconcertante, que la 5G provoque le cancer et que les études indiquant le contraire sont toutes financées par l’industrie des télécommunications. Tony réagit comme beaucoup : il tente de raisonner son fils, de lui montrer les failles de son raisonnement. Mais plus il argumente, plus son fils se braque. Chacun campe sur ses positions, convaincu d’être celui qui fait preuve d’esprit critique.
Cette scène, rapportée en 2025 par deux psychologues [1], illustre un paradoxe très actuel : jamais nous n’avons eu autant accès à l’information, et pourtant les désaccords semblent plus insolubles que jamais. Un exemple frappant est la question du changement climatique. Selon certaines recherches, plus les gens maîtrisent les concepts scientifiques, plus leurs positions sur le climat sont déterminées par leur affiliation politique – non pas parce qu’ils sont experts du sujet, mais parce que leur compétence leur permet de rationaliser plus efficacement leurs positions partisanes [2].
Face à ces constats, on entend souvent dire que renforcer l’éducation à l’esprit critique et former à détecter les biais devrait aider. Mais cette approche repose sur un présupposé rarement questionné : l’esprit critique serait une compétence individuelle, un ensemble d’outils mentaux à perfectionner dans son coin. Et si ce présupposé nous induisait en erreur ?
Quand l’esprit critique devient une arme
Une étude récente éclaire ce paradoxe [3]. Elle montre que moraliser la rationalité – l’ériger au rang de vertu morale – augmente le partage de fausses informations hostiles sur les réseaux sociaux. Quand la rationalité devient un marqueur de statut moral, les gens l’utilisent pour se distinguer, afficher leur supériorité intellectuelle. L’esprit critique, initialement conçu comme une armure individuelle contre l’erreur, se transforme en arme de guerre partisane.
Mais cette étude révèle aussi une porte de sortie : l’humilité intellectuelle. Les participants qui reconnaissaient les limites de leurs connaissances et qui sont ouverts au dialogue étaient significativement moins susceptibles de croire aux fausses informations et de les partager. Cette découverte suggère une piste : et si l’esprit critique était une pratique collective à déployer via un dialogue entre personnes faisant preuve d’humilité intellectuelle ?
En 1787, Benjamin Franklin formulait ainsi cette idée aux délégués de la Convention constitutionnelle américaine : « Je confesse qu’il y a plusieurs parties de cette Constitution que je n’approuve pas actuellement, mais je souhaite que chaque membre veuille bien, avec moi, en cette occasion, douter un peu de sa propre infaillibilité » [4].
Nous sommes des machines à argumenter
Pour comprendre pourquoi l’esprit critique gagne à être pensé collectivement, il faut remettre en question notre vision du raisonnement humain. Des travaux en science cognitive proposent que le raisonnement ait principalement évolué pour l’argumentation, pas pour la résolution solitaire de problèmes [5]. Cette hypothèse bouleverse notre compréhension des biais cognitifs.
Vu comme défaut individuel, le « biais de confirmation asymétrique » – chercher des arguments qui confirment nos positions – semble désastreux. Mais dans un débat, il devient fonctionnel : si chacun défend vigoureusement sa position, le groupe explore un espace argumentatif plus large. Le fait que nous soyons si mauvais pour trouver des contre-arguments à nos propres positions, et si excellents pour repérer les failles chez les autres, n’est peut-être pas une faiblesse cognitive mais une force collective. Comme l’écrivent Hugo Mercier et Dan Sperber : « Certes, dire que la raison sert à argumenter ne signifie pas qu’elle soit étrangère à la recherche de vérité, mais les gens recherchent la vérité collectivement, pas individuellement » [5].
L’humilité intellectuelle entre ici en scène comme catalyseur permettant d’accepter ces arguments contradictoires. Des personnes qui reconnaissent les limites de leurs connaissances sont significativement plus ouvertes aux arguments contradictoires, même sur des sujets hautement polarisés [4]. Elles respectent les points de vue d’autrui, sont moins sûres d’elles, ne lient pas leur identité à leurs convictions et restent ouvertes à la remise en cause.
Une étude récente [6] identifie cinq facteurs d’humilité intellectuelle collective : l’ouverture d’esprit et la capacité d’auto-critique y sont positivement corrélés, tandis que le sentiment de supériorité intellectuelle, la susceptibilité face à la contradiction et l’arrogance intellectuelle y sont négativement corrélés.
Mais ce mécanisme ne fonctionne que si le dialogue implique des perspectives réellement diverses. Dans un groupe homogène, chaque membre entend principalement des arguments allant dans son sens, socialement validés, sans contre-arguments vigoureux. Le résultat est un renforcement collectif des certitudes, masqué sous l’apparence d’une délibération rigoureuse [7]. La diversité d’un groupe couplée à l’humilité intellectuelle casse cette dynamique car cette dernière prédit la volonté d’engager le dialogue avec des opposants politiques et la capacité à se mettre à leur place [8].
Créer les conditions du dialogue
Bonne nouvelle, on peut cultiver cette humilité. Des chercheurs ont proposé une méthode simple : des questions de culture générale aux réponses contre-intuitives qui nous poussent à douter. Les participants choisissaient souvent la réponse « évidente », puis apprenaient qu’ils s’étaient trompés (par exemple : « Combien de sens avons-nous ? » 1). Cette prise de conscience augmentait de 18 % leur volonté d’examiner et remettre en cause des informations politiques potentiellement fausses – un bon exemple d’humilité intellectuelle en action [9].
Mais les interventions les plus prometteuses restructurent l’environnement du dialogue lui-même. Le programme éducatif en ligne « Perspectives » [10] fournit des compétences pratiques permettant d’aborder de manière constructive et efficace des sujets complexes ou controversés. Les participants pratiquent ces compétences dans des conversations avec des personnes aux perspectives politiques diverses dans un cadre qui normalise l’humilité intellectuelle. Les résultats sont remarquables : augmentation de l’humilité intellectuelle, réduction de la polarisation affective, amélioration des compétences en gestion de conflits. Ce qui rend ce programme efficace, c’est qu’il crée un environnement de dialogue qui soutient l’humilité intellectuelle collective : normes explicites sur la manière d’engager le désaccord, modèles d’écoute active, validation sociale de l’humilité intellectuelle.
Humilité, pas servilité
Reconnaître la valeur de l’humilité intellectuelle ne doit pas nous faire tomber dans l’excès inverse : la servilité intellectuelle. Cette distinction est cruciale [7]. La servilité, c’est le doute paralysant, la déférence excessive qui renonce à sa propre capacité de jugement. Ce n’est pas une forme extrême d’humilité intellectuelle, c’en est une perversion.
L’humilité intellectuelle permet de défendre ses positions avec conviction quand on a de bonnes raisons, tout en restant ouvert à la révision si de meilleures raisons émergent. Le terme « confiance humble » [4] a été proposé pour capturer cette posture : non pas l’affirmation de sa propre infaillibilité, mais la reconnaissance partagée de nos limites qui rend possible une analyse rigoureuse des preuves.
Réconcilier rigueur et humilité
Revenons à Tony et son fils. L’approche conventionnelle – « corriger » les erreurs factuelles par une argumentation plus vigoureuse – est vouée à l’échec non pas parce que Tony manque de bonnes raisons, mais parce qu’elle traite le désaccord comme un déficit individuel de son fils.
Une approche informée par ces recherches suggérerait quelque chose de différent. Tony pourrait commencer par reconnaître les limites de sa propre compréhension : « Je ne suis pas expert en radiofréquences, et les études sont souvent plus nuancées que ce que j’en comprends ». Puis explorer avec curiosité ce qui rend cette explication attirante : « Qu’est-ce qui te fait penser que ces études sont biaisées ? » Enfin, partager ses propres processus : « Voici comment j’ai essayé de me faire une idée… »
Cette approche ne garantit pas que le fils changera d’avis. Mais elle crée les conditions d’un dialogue qui rend le changement possible. Elle montre l’exemple de l’humilité intellectuelle tout en maintenant la volonté d’examiner les preuves avec une méthode commune 2. La structure du dialogue permet aux limites de chacun d’être compensées par les forces des autres. C’est une rigueur intellectuelle distribuée, émergente de l’interaction.
Comme le suggérait déjà Benjamin Franklin : l’esprit critique le plus puissant émerge non de l’affirmation de sa propre infaillibilité, mais de la reconnaissance partagée de nos limites respectives. L’humilité intellectuelle ne nous rend pas moins confiants dans nos jugements bien fondés, elle nous rend confiants d’une manière différente – une manière qui reste ouverte à la correction et à l’amélioration. Dans un monde où la complexité dépasse notre capacité individuelle de compréhension, cette « confiance humble » n’est pas une faiblesse. C’est une posture soutenable pour naviguer collectivement vers des vérités que personne ne peut saisir seul.
1 | Porter T, Zipory O, “From uncertainty to humble confidence”, Research in Human Development, 2025, 22 :172-83.
2 | Kahan DM, “Ideology, motivated reasoning, and cognitive reflection”, Judgment and Decision Making, 2013, 8 :407-24.
3 | Marie A, Petersen MB, “Moralization of rationality can stimulate sharing of hostile and false news on social media, but intellectual humility inhibits it”, Political Communication, 2025, 42 :57-84.
4 | Porter T, Schumann K, “Intellectual humility and openness to the opposing view”, Self and Identity, 2018, 17 :139-62.
5 | Mercier H, Sperber D, “Why do humans reason ? Arguments for an argumentative theory”, Behavioral and Brain Sciences, 2011, 34 :57-74.
6 | Pärnamets P et al., “Consolidating the measurement of intellectual humility : the CIIH scale”, PsyArXiv, preprint, 2025.
7 | Krumrei-Mancuso EJ et al., “Toward an understanding of collective intellectual humility”, Trends in Cognitive Sciences, 29 :15-27.
8 | Knöchelmann L, Cohrs JC, “Effects of intellectual humility in the context of affective polarization”, Journal of Personality and Social Psychology, 2024, 129 :91-117.
9 | Koetke J et al., “Fallibility salience increases intellectual humility”, Personality and Social Psychology Bulletin, 2023, 49 :806-20.
10 | Welker KM et al., “The online educational program ‘Perspectives’ improves affective polarization, intellectual humility, and conflict management”, Journal of Social and Political Psychology, 2023, 11 :437-57.
Publié dans le n° 356 de la revue
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L'auteur
Peter Barrett
Formateur-consultant indépendant spécialisé dans les questions de discours, de dialogue et de prise de décision. Il (…)
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