La mémoire au tribunal
Publié en ligne le 20 septembre 2026
L’auteur, maître de conférences en psychologie cognitive à l’université de Nîmes, a commencé à s’intéresser à ce sujet après avoir assisté à un procès alors qu’il était en quatrième année de doctorat. Lors de ce procès un expert psychiatre avait donné comme raison à l’oubli allégué par les parents du lieu de sépulture de leur petite fille – dont ils avaient reconnu le meurtre – l’existence d’une « amnésie dissociative ». Ce concept fait l’objet en France d’une sorte de consensus chez les spécialistes psychologues et psychiatres qui est partagé par une part importante du public.
Dans une première partie intitulée « Comprendre la mémoire », l’auteur résume l’état actuel des connaissances avec ce consensus : le souvenir n’existe pas comme une trace fixe mais la mémoire est essentiellement reconstructive. Et fort de cette connaissance, le lecteur n’a aucune peine à suivre l’auteur quand il combat l’idée devenue populaire que le souvenir traumatique serait une reproduction à l’identique de l’événement causal. De même, Olivier Dodier remet en cause la prétendue inaccessibilité des souvenirs traumatiques, qui seraient conservés intacts mais qui pourraient réapparaître des décennies plus tard : comment l’amnésie dissociative pourrait-elle être réversible si les souvenirs n’ont été encodés que sous une forme inconsciente et n’ont pas été stockés en mémoire ?
L’auteur traite particulièrement le sujet des faux souvenirs, tout en distinguant les faux souvenirs induits des faux souvenirs spontanés qui font partie du fonctionnement normal de la mémoire. Les premiers ont été largement étudiés, en témoignent les travaux pionniers en France de Brigitte Axelrad, bien connue des lecteurs de Science et pseudo-sciences.
On l’a dit, l’auteur ne nie nullement que des souvenirs traumatiques puissent réapparaitre après des décennies d’oubli, mais il évoque des explications alternatives, dont une réinterprétation à l’âge adulte d’un événement qui n’avait pas été enregistré comme traumatisant.
L’auteur insiste sur le rôle de certaines associations militantes de défense de victimes qui relayent des interprétations naïves introduites par des « spécialistes ». Ainsi cette explication de l’amnésie comme étant un « mécanisme de sauvegarde mis en place par le cerveau lors d’un trauma pour déconnecter la personne de toute émotion ». Il faut reconnaître que cette explication a pour elle sa simplicité et son charme rassurants.
La deuxième partie de l’ouvrage, intitulée « Mémoire et Justice », est une illustration de l’importance du concept d’amnésie dissociative dans le public (il est plutôt désigné par les médias comme « mémoire traumatique ») et dans le domaine de la justice.
Finalement l’auteur écrit : « L’amnésie dissociative fournit un exemple criant de la façon dont les croyances peuvent prendre une place prépondérante au sein de la société. »
L’envahissement par ce concept du champ du droit et du pouvoir législatif est décrit et, à ce sujet, O. Dodier écrit : « Les législateurs ne devraient jamais utiliser les sciences de la mémoire pour définir les délais de prescription. » On pourrait cependant s’interroger : ne faudrait-il pas au contraire s’appuyer sur des connaissances scientifiques fiables pour éclairer le débat législatif ?
Les recommandations faites aux experts sont essentielles. Après avoir établi le constat accablant de l’ignorance de la majorité d’entre eux dans le domaine de la mémoire, il préconise la création d’un corps d’experts spécialement formé sur ce sujet.
Mais c’est d’abord aux enquêteurs que l’auteur destine ses recommandations. Après avoir rappelé la triste affaire d’Outreau et malgré les progrès obtenus dans les conditions de l’interrogatoire chez les mineurs, il fait le constat d’une utilisation toujours massive des questions « fermées » ou « suggestives » aux dépens des questions « ouvertes ».
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