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La Lune blanchit-elle le linge ?

Publié en ligne le 8 décembre 2022 - Esprit critique et zététique -

Il y a dans la culture populaire de nombreuses croyances associées à la Lune. Elle aurait une influence sur la croissance des plantes, des cheveux, le nombre d’accouchements, l’agressivité humaine ou encore le sommeil (voir par exemple [1, 2]). Cependant, lorsque de telles croyances sont testées avec la rigueur de la méthode scientifique, elles sont généralement contredites [3, 4, 5]. Une de ces croyances affirme que la lumière de la Lune blanchit le linge. Le fait d’étendre le linge blanc les nuits de pleine Lune permettrait ainsi de le blanchir, et cette pratique serait donc à proscrire pour le linge de couleur. Il est même affirmé que ce pouvoir blanchissant serait supérieur à celui du Soleil, que chacun peut constater sur ses vieux vêtements. Un vieux dicton prétend d’ailleurs que « La Lune mange les rideaux », et il était d’usage au début du XXe siècle d’étendre le linge dehors les nuits de pleine Lune en période de « grandes lessives » [6]. Cet effet lunaire était également traditionnellement invoqué pour la technique de « blanchiment dans les prés » de Gérardmer, qui fut pratiquée du début du XVIIIe siècle jusqu’au début du XXe [7]. De nombreux sites, aussi bien en français qu’en anglais, attestent que cette croyance est encore vivace en ce début de XXIe siècle [8, 9].

L’Étendage du linge ou Lever de lune au prieuré,
Maurice Denis (1870-1943)

Une explication possible

En 1985, Jean-Paul Parisot [6] propose dans la revue scientifique Earth, Moon, and Planets une explication rationnelle à cette croyance : l’effet blanchissant serait causé par la présence de peroxyde d’hydrogène (H2O2), couramment appelée « eau oxygénée », dans la rosée. Les gens auraient alors associé à tort l’effet de blanchiment à la lumière de la Lune, alors qu’il serait dû au peroxyde d’hydrogène naturellement présent dans l’air et concentré dans la rosée. Les nuits sans nuage favorisant la formation de rosée (refroidissement plus important de la surface), on aurait un effet plus fort lorsque la Lune est visible, ce qui permettrait d’expliquer la croyance populaire.

Dans son article, il décrit des réactions chimiques atmosphériques pouvant conduire à une telle création de peroxyde d’hydrogène dans la rosée, et effectue un calcul théorique pour évaluer sa production. L’article ne prétend pas apporter la preuve que les choses se passent réellement de cette façon, mais suggère simplement que cela pourrait être une explication. Explication qui reste à confirmer.

Ce sujet ne présentant pas un intérêt scientifique majeur, cette publication n’a pas été remise en cause et n’est d’ailleurs citée par aucune autre publication scientifique. Le fait que l’article publié ait été rédigé en français dans une revue essentiellement anglophone est probablement aussi un facteur expliquant son absence d’impact dans la communauté scientifique.

Mais, dans le domaine de la vulgarisation scientifique, les prétendues influences de la Lune restent un sujet d’intérêt, et de nombreux livres, articles de presse, blogs, sites Internet et forums y font plus ou moins directement référence pour justifier la réalité du phénomène [9, 10, 11, 12, 13, 14]. Dans la grande majorité de ces sources, cette explication est présentée comme valide : elle est une des seules croyances associées à la Lune à être partiellement vraie et expliquée par la science, plutôt que par nos biais cognitifs. Mais est-ce réellement le cas ?

Un problème de concentration

Il est tout à fait exact que l’on retrouve du peroxyde d’hydrogène dans l’air, dans les nuages et dans la rosée, et des études ont procédé à des mesures de concentration [15, 16, 17]. Malgré une importante variabilité, la concentration typique en peroxyde d’hydrogène dans la rosée est au plus de quelques µM (micro-moles 1) par litre. Comme il y a 56 moles d’eau par litre, la concentration relative de peroxyde d’hydrogène ([H2O2]/[H2O]) est ainsi de l’ordre de 10-7, c’est-à-dire une molécule de peroxyde d’hydrogène pour dix millions de molécules d’eau.

La Blanchisseuse,
Berthe Morisot (1841-1895)

Dans son article, J.-P. Parisot avait fait une estimation de la quantité de peroxyde d’hydrogène présent dans l’atmosphère qui pourrait être dissoute dans l’eau pendant une journée et avait trouvé 0,71 g/m2. Il n’avait pas étendu ses estimations à la concentration potentielle dans la rosée. La masse de rosée typique déposée pendant la nuit est d’une centaine à quelques centaines de g/m2 [18, 19], de sorte que l’estimation de J.-P. Parisot équivaut à une concentration de [H2O2]/[H2O] de 10-2 à 10-3 (une molécule sur cent à une molécule sur mille), incomparablement plus grande que les valeurs observées en conditions naturelles.

L’utilisation du peroxyde d’hydrogène ajouté pour blanchir le linge était autrefois une pratique courante et qui reste recommandée dans les livres et sur les sites Internet. Pour cet objectif, la concentration recommandée à inclure dans l’eau varie entre un dixième et un centième. Même la concentration d’un centième est supérieure de cinq ordres de grandeur (100 000) à celle que l’on trouve dans une rosée typique, et de quatre ordres de grandeur (10 000) à la plus forte concentration observée. Aucun effet n’est donc attendu à ces concentrations. Bien que le peroxyde d’hydrogène soit utilisé pour blanchir le linge, cette explication peut difficilement être utilisée pour justifier un effet de la rosée, puisque les concentrations y sont très faibles. Les estimations de concentration faites par J.-P. Parisot auraient rendu le processus plausible. Cependant, il n’en est rien, compte tenu des concentrations que l’on trouve typiquement dans l’environnement naturel.

Bernard le Bouyer de Fontenelle,
Louis Galloche (1670-1761)

Conclusion

« Assurons-nous bien du fait avant que de nous inquiéter de la cause », disait Fontenelle en 1686. Il serait probablement avisé dans cette histoire de suivre ce conseil. Car si de nombreux témoignages et croyances existent sur cet effet de blanchiment de la Lune, aucune expérimentation rigoureuse (étude comparative en aveugle) n’a été rapportée. Il se pourrait donc fort bien que cette croyance soit, comme tant d’autres, finalement contredite lorsqu’elle sera testée correctement. Il est aussi possible qu’une ou des expériences visant à démontrer le phénomène aient déjà été réalisées mais que, n’ayant pas donné le résultat escompté, elles soient alors restées dans l’obscurité (sans Lune…).

Références


1 | Puech L, « La Lune et les maladies mentales : quelle influence ? », SPS n° 246, 2011. Sur afis.org
2 | Nazé Y, « L’influence de la Lune est-elle réelle ou imaginaire ? », The Conversation, 1er juin, 2020. Sur theconversation.com
3 | Morton-Pradhan S et al., “Birth rate and its correlation with the lunar cycle and specific atmospheric conditions”, American Journal of Obstetrics and Gynecology, 2005.
4 | Beeson CFC, “The moon and plant growth”, Nature, 1946, 158 :572-3.
5 | Mayoral O et al., “What has been thought and taught on the lunar influence on plants in agriculture ? Perspective from physics and biology”, Agronomy, 2020, 10 :1-22.
6 | Parisot JP, « La lune mange-t-elle les couleurs ? », Earth, Moon and Planets, 1986.
7 | Office du tourisme de Gérardmer, « Magasins textile, le fil de l’histoire ».
8 | Riverrim, “Moonbeams on my linen”, blog, 8 février 2013.
9 | Meascra, « La pleine lune et ses étranges phénomènes... », blog, 5 décembre 2011.
10 | « Comment faire blanchir son linge ? », 2 avril 2010.
11 | Monacon M, « La Lune, une croqueuse de couleurs », 7 septembre 2016. Sur parlonspeuparlonscience.com
12 | « Le Soleil blanchit-il vraiment le linge ? », Ça m’intéresse, 12 mars 2017.
13 | Bellayer J, Sous l’emprise de la Lune : le regard de la science, Book-e-Book, coll. « Une chandelle dans les ténèbres », n° 15, 2011.
14 | Nazé Y, Astronomie de l’étrange, Belin, 2021.
15 | Sakugawa H, Kaplan IR, “Comparison of H2O2 and O3 content in atmospheric samples in the San Bernardino mountains, Southern California”, Atmospheric Environment, 1993, 27 :1509-15.
16 | Ortiz V et al., “Hydrogen peroxide deposition and decomposition in rain and dew waters”, Atmospheric Environment, 2000.
17 | Watanabe K et al., “Measurements of peroxide concentrations in precipitation and dew water in Toyama, Japan”, Bulletin of Glaciological Research, 2009.
18 | Jacobs AFG et al., “Dew deposition and drying in a desert system : a simple simulation model”, Journal of Arid Environments, 1999.
19 | Andrade JL, “Dew deposition on epiphytic bromeliad leaves : An important event in a Mexican tropical dry deciduous forest”, Journal of Tropical Ecology, 2003.

1 Une mole est une unité utilisée principalement en chimie et physique. Elle correspond à 6,02 1023 atomes ou molécules. Par exemple, il y a une mole d’atomes dans 12 grammes de carbone 12 et une mole de molécules dans 32 grammes de di-oxygène (16O2).

Publié dans le n° 341 de la revue


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Les auteurs

Jean-Jacques Ingremeau

Docteur en physique des réacteurs nucléaires.

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François-Marie Bréon

François-Marie Bréon est chercheur physicien-climatologue au Laboratoire des sciences du climat et de l’environnement. (...)

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