Science et médias : une collaboration complexe mais indispensable
Publié en ligne le 20 février 2026 - Science et médias -
L’élaboration des connaissances scientifiques et leur diffusion dans la société relèvent d’un processus complexe avec différentes étapes et différents acteurs. La production scientifique implique la recherche ellemême, avec ses incertitudes, ses bonnes et ses mauvaises pratiques. La publication des résultats à destination des pairs dans des revues scientifiques légitimes vise à les soumettre à la critique afin de les valider pour, progressivement, aboutir à des connaissances solides, voire un consensus. Au-delà des pairs, il existe des enjeux pour ensuite les faire connaître aux autres communautés. Journalistes et médias, mais également grandes institutions, assurent ainsi la communication vers le grand public. Quant aux décideurs, ils peuvent s’appuyer sur des entités dédiées (agences sanitaires, offices parlementaires, etc. ), mais aussi sur leurs connaissances et croyances, ou des influenceurs. Les relations entre chercheurs ou institutions de recherche et journalistes sont importantes pour une bonne information.
Les rapports entre science et médias sont un thème récurrent dans la revue Science et pseudo-sciences. L’éditorial d’un dossier publié en 2018 et pertinemment sous-titré « Une relation sous influence », posait bien le problème : « Dans un monde idéal, les chercheurs feraient “parler la nature” au moyen d’expérimentations qui suivraient un protocole rigoureux, en évitant les biais autant que possible, et produisant des résultats dont la robustesse se confirmerait à mesure qu’ils seraient reproduits par d’autres scientifiques, pour, à la fin, constituer un corpus suffisamment solide et consensuel. Ce consensus, à son tour, servirait à éclairer la prise de décision, elle-même ne se déduisant pas de la seule connaissance scientifique, mais s’inscrivant dans le débat démocratique, avec ses dimensions économiques, politiques, sociales et sociétales. Dans ce monde idéal, les médias joueraient leur rôle d’information, mélange de vulgarisation et d’analyse des impacts sociétaux » [1]. Régulièrement, des exemples d’exagération dans les médias, que les responsables soient les chercheurs, les institutions ou les journalistes, sont présentés. La chronique « Intégrité scientifique » que je tiens depuis maintenant huit ans a largement décrit les embellissements des données de la recherche, les conflits d’intérêts, la présentation positive de résultats dits « négatifs », la mauvaise reproductibilité des recherches, etc. [2].
Bien communiquer les données de la recherche vers le public est difficile et il existe encore relativement peu de travaux sur la manière de communiquer la science vers le public [3, 4].
Un colloque intitulé « Journalistes et scientifiques : qui contrôle qui ? » organisé en mars 2025 sous l’égide de l’Association des journalistes scientifiques de la presse d’information (AJSPI), de la Bibliothèque nationale de France et de plusieurs sociétés savantes était présenté en ces termes : « Science et journalisme partagent une même exigence de vérité, mais aussi un devoir de vigilance mutuelle. Les journalistes enquêtent sur les dérives scientifiques, tandis que les chercheurs dénoncent les biais et les manipulations médiatiques. Ce dialogue critique est plus que jamais nécessaire si l’on veut garantir la rigueur et la crédibilité de la recherche et de l’information » (la vidéo de cette journée est disponible en ligne [5]).
Les défis de la communication scientifique
La complexité des sujets scientifiques
Les sujets scientifiques qui intéressent particulièrement le grand public sont à la fois très spécialisés et très variés : climat, vaccination, nucléaire, organismes génétiquement modifiés (OGM), pollution, risques alimentaires, causes de cancers, pesticides… Un journaliste, même scientifique, ne peut pas prétendre pouvoir bien les traiter tous. Cette complexité, inhérente à la recherche, s’accompagne d’un jargon qui ajoute une difficulté pour bien vulgariser. Même entre chercheurs de domaines éloignés, c’est parfois difficile de comprendre ce que font d’autres collègues. Certaines revues scientifiques publient des résumés pour le public (Plain Language Summaries) mais l’expérience ne s’est pas généralisée [6]. La difficulté de la vulgarisation scientifique augmente avec les nouveaux domaines de recherche (génomique, épigénétique, robotique et intelligence artificielle, données massives, astrobiologie, etc. ) et le journaliste doit alors présenter les données émergeant d’un iceberg de complexité.
Les différences de temporalité
Confirmer une découverte est un processus qui prend du temps, des mois voire des années : l’exactitude, la vérification et la reproductibilité sont indispensables pour établir de nouvelles connaissances. Même en situation d’urgence, comme lors d’une pandémie, un certain nombre d’étapes doivent impérativement être respectées pour, par exemple, proposer de nouvelles stratégies diagnostiques ou thérapeutiques. Cette temporalité n’est pas toujours comprise par une partie du public. Le journaliste veut répondre simplement et rapidement à des demandes des citoyens, quitte à simplifier, voire parfois extrapoler, faisant ainsi une sorte de pari sur l’avenir.
Les risques de désinformation
La pandémie de Covid-19 nous a montré l’ampleur que la désinformation pouvait prendre. Mais la plupart des domaines de la science peuvent nous fournir des illustrations. La mésinformation (fausse, non intentionnelle), la désinformation (fausse, intentionnelle, visant à manipuler) et la mal-information (vraie, mais parfois partielle et utilisée à dessein pour nuire) sont fréquentes [7]. Les motivations sont multiples, allant du gain financier à la volonté d’éroder la confiance dans les institutions. Selon le Global Risks Report publié par le Forum économique mondial, la désinformation est aujourd’hui le principal risque mondial et le restera jusqu’en 2027, avant les conflits et les risques climatiques [8].
Les protagonistes
Les chercheurs
Il y aurait environ neuf millions de chercheurs dans le monde, avec des inégalités de répartition entre continents et une croissance plus forte dans des pays comme la Chine [9]. Selon les bases documentaires, il y aurait de deux à cinq millions de nouvelles publications chaque année, en croissance régulière [10, 11]. Une base de données qui enregistre les publications scientifiques contient 160 millions de publications [12]. Ces données favorisent les sciences dites « dures » par rapport aux sciences dites « molles ».
La liberté académique semble être en recul dans le monde, même dans des pays démocratiques [13]. Il s’agit de la liberté que le personnel universitaire doit avoir en matière de recherche, d’enseignement et d’expression dans le cadre de ses fonctions sans subir de pressions économiques, politiques ou autres. Cette liberté doit se concilier avec l’obligation de neutralité à laquelle sont soumis les agents publics (ne pas manifester dans l’exercice des fonctions des opinions politiques, philosophiques ou religieuses). Les chercheurs industriels sont soumis aux réserves des employeurs.
Si, dans la recherche, les fraudes sont rares, les pratiques discutables sont en revanche très fréquentes. Environ 50 % des chercheurs utiliseraient des pratiques non conformes à la rigueur de la recherche [14]. En science, l’incertitude est toujours présente et même les consensus peuvent être remis en cause. Les chercheurs le savent. Ce que l’on peut tenir pour « vrai » en 2025 peut s’avérer « faux » dans quelques années.
Les chercheurs ne sont pas suffisamment formés pour communiquer avec le public. Certains sortent de leur domaine de compétences quand ils sont interrogés par des médias.
Les institutions scientifiques
Les grandes institutions scientifiques (CNRS, Inserm, CEA, Institut Pasteur, Inrae, universités, agences sanitaires. . . ) disposent de services de communication. Elles sont en compétition avec d’autres institutions et cette compétition peut les pousser à embellir des communiqués de presse. Depuis la pandémie de Covid-19, beaucoup ont renforcé leurs dispositifs de communication. Elles organisent des formations pour leurs chercheurs afin de mieux dialoguer avec les médias et le public. Le CNRS, par exemple, a publié en 2025 un guide pratique pour aider ses chercheurs à mieux communiquer [15].
Les journalistes
En France, en 2024, près de 35 000 cartes de presse ont été délivrées par la Commission de la carte d’identité des journalistes professionnels. Ils se répartissent entre presse écrite (55 %), télévision (17 %), radios (10 %), agences de presse (9 %) et autres (9 %) [16]. Environ 300 journalistes adhèrent à l’association des journalistes scientifiques de la presse d’information. Cela représente 1 % des journalistes, essentiellement ceux qui ne traitent que des sujets scientifiques. Tous les journalistes qui traitent de science ne sont pas forcément adhérents de cette association. La liberté de la presse est l’un des principes fondamentaux des systèmes démocratiques. Elle repose sur la liberté d’opinion et la liberté d’expression. Mais cette liberté s’accompagne de devoirs et de responsabilités, encadrés par des chartes et recommandations. En France, le Conseil de déontologie scientifique et de médiation s’appuie sur : la charte d’éthique professionnelle des journalistes de 1918, remaniée en 1938 et 2011 ; la déclaration des droits et devoirs des journalistes, dite « Déclaration de Munich » de 1971 ; la charte d’éthique mondiale des journalistes de la Fédération internationale des journalistes, adoptée en 2019 à Tunis [17]. Les journalistes qui traitent des sujets scientifiques doivent comprendre les concepts de méthode scientifique, de preuve, de connaissance, en les distinguant des intuitions, des opinions et des croyances. Ils doivent comprendre, par exemple, ce qu’est un niveau de preuve, un consensus, etc. La lecture d’une publication nécessite une formation spécifique, ainsi que la connaissance du système des publications et ses dérives. Le journaliste doit avoir un esprit critique, une exigence de rigueur comme les chercheurs, ne pas confondre corrélation et causalité. Il doit maîtriser la médiatisation et la vulgarisation des savoirs scientifiques. Il doit savoir évaluer la pertinence et la compétence des chercheurs interrogés. Sa communication doit être factuelle au possible, en évitant le militantisme.
Collaborations et interactions entre chercheurs et journalistes
Chercheurs et journalistes doivent collaborer au mieux pour informer le public des avancées de la science sans faire des promesses irréalistes.
Exemples de collaborations réussies
Reconnaissons que beaucoup de collaborations entre chercheurs et journalistes sont réussies. La pratique de faire relire aux chercheurs les citations, voire les articles en préparation, existe. Elle devrait être la norme pour éviter les quiproquos. Il existe beaucoup de stages de journalistes dans des laboratoires de recherche lors des formations initiales. Cette pratique devrait être généralisée et poursuivie tout au long de la carrière des journalistes traitant des sujets scientifiques. Pour beaucoup de revues scientifiques prestigieuses (Nature, Science, etc. ), le contrat de travail des rédacteurs prévoit chaque année une ou deux semaines de stage dans un laboratoire. A contrario, les chercheurs effectuant des stages dans une rédaction d’un média scientifique sont rares. Citons les initiatives de l’université de Lyon avec son programme Pop’Sciences qui met en contact chercheurs et journalistes, soit pour des débats, soit pour des résidences croisées [18]. En mars 2025, un séminaire était proposé avec trois chercheurs, trois journalistes et une directrice de communication pour répondre à de multiples questions : comment les chercheurs conçoivent-ils leurs relations avec la presse ? quand et comment les journalistes sollicitent-ils les chercheurs ? comment travaillent-ils ensemble ?
Communiquer avec le public est une mission peu valorisée pour un chercheur. De leur côté, des journalistes regrettent de n’être sollicités par leur direction que pour des catastrophes et urgences. Il faut construire une relation de confiance entre celui qui fait de la science et celui qui communique et cherche de l’audience auprès d’un public.
Exemples de collaborations difficiles
Parfois chercheurs et journalistes n’arrivent pas à s’entendre. Il y a des cas où les chercheurs trompent les journalistes en utilisant leur notoriété, voire sortent totalement de leur domaine de compétence pour exprimer leur propre opinion. Ce genre de situation a particulièrement été observé pendant la Covid-19.
Parfois, c’est le journaliste qui ne comprend pas des phénomènes complexes et qui ne fait pas vérifier son article par sa rédaction ou par des experts. Il existe des journalistes militants qui s’éloignent des faits pour exprimer de manière subliminale des orientations personnelles, parfois contraires à l’état des connaissances scientifiques.
Quel avenir pour les relations entre science et médias ?
Réseaux sociaux et nouveaux formats de communication
Beaucoup de choses ont été dites sur l’arrivée de nouveaux modes de communication qui 1 mettent en lien direct un émetteur de contenu scientifique et un public. La logique des algorithmes, les recherches de profits ont été largement décrites. Citons à ce propos Umberto Eco : « Les réseaux sociaux ont donné le droit de parole à des légions d’imbéciles qui, avant, ne parlaient qu’au bar, après un verre de vin et ne causaient aucun tort à la collectivité. On les faisait taire tout de suite alors qu’aujourd’hui ils ont le même droit de parole qu’un prix Nobel. C’est l’invasion des imbéciles » [19].
Toutefois, tout n’est pas forcément négatif. Des scientifiques, des institutions et des journalistes sérieux sont présents sur les réseaux sociaux. Il en est de même de vulgarisateurs scientifiques ou d’associations de promotion de l’information scientifique. Il est possible de s’y informer sous réserve de faire preuve d’esprit critique, en s’assurant des compétences des personnes qui diffusent l’information. Réseaux sociaux, blogs, podcasts, chaînes vidéo, lettres d’information : quelle sera la balance entre les conséquences positives et négatives de ces médias [20] ? Il n’est pas souhaitable que ces outils remplacent les publications scientifiques primaires ou les communications scientifiques.
Intelligence artificielle
Il est encore trop tôt pour bien identifier comment cette nouvelle technologie bouleversera le monde de la science et de l’information. Jusqu’où les programmes d’intelligence artificielle pourront-ils produire de la connaissance scientifique ? Jusqu’où pourront-ils remplacer le travail des journalistes, voire de chercheurs ? Comment les intelligences artificielles génératives modifieront-elles la manière dont le grand public accédera à l’information ? Soyons patients car beaucoup de prédictions peuvent s’avérer fausses.
Conclusion
La science en général et la communication scientifique en particulier sont des enjeux importants de nos démocraties et il importe de les préserver dans un monde en évolution rapide. Quel rôle pourront jouer l’information et la formation, l’esprit critique pour contrer la désinformation [21] ? Le futur n’est pas écrit.
1 | Krivine JP, « Science et médias : une relation sous influence », SPS n° 323, janvier 2018. Sur afis.org
2 | Maisonneuve H, « Intégrité scientifique », Chronique, SPS n° 353, juillet 2025. Sur afis.org
3 | Maisonneuve H, « Communiquer efficacement la science », SPS n° 321, juillet 2017. Sur afis.org
4 | National Academies Sciences, Engineering, Medicine, “Communicating science effectively : a research agenda”, rapport, 2017. Sur nationalacademies.org
5 | Sciences et medias, « Journalistes et scientifiques : qui contrôle qui ? », vidéo, 28 mars 2025. Sur youtube. com
6 | Maisonneuve H, « Publications scientifiques : des résumés pour le grand public », SPS n° 322, octobre 2017. Sur afis.org
7 | Wardle C, Derakhshan H, “Information disorder toward an interdisciplinary framework for research and policymaking”, Council of Europe, rapport, 2017. Sur edoc. coe. int
8 | Elsner M et al. , “Global risks report 2025”, World Economic Forum, rapport, 2025. Sur weforum.org
9 | Schneegans S et al. , « Rapport de l’Unesco sur la science : une course contre la montre pour un développement plus intelligent », résumé exécutif, 2021. Sur unesco.org
10 | US National Science Foundation, “Publication output by region, country, or economy and by scientific field”, 11 décembre 2023. Sur ncses.nsf.gov
11 | Ouvrir la science, « Mesures et démesure de la publication scientifique », 21 octobre 2024. Sur ouvrirlascience. fr
12 | Site de Dimensions, a digital science solution. Sur dimensions.ai
13 | Friedrich-Alexander-Universität, “Academic Freedom Index”, rapport, 2025. Sur academic-freedom-index. net
14 | Gopalakrishna G et al. , “Prevalence of questionable research practices, research misconduct and their potential explanatory factors : a survey among academic researchers in the Netherlands”,Plos One, 2022, 17 : e0263023.
15 | Un guide pour accompagner l’expression publique des scientifiques du CNRS, CNRS, 17 juin 2025.
16 | Site de l’Observatoire des métiers de la presse. Sur data. metiers-presse.org
17 | Conseil de déontologie journalistique et de médiation, « Les chartes ». Sur cdjm.org
18 | Université de Lyon, « Journalisme et science : quelles relations ? », Pop’Sciences, dossier, mai 2025. Sur popsciences. universite-lyon.fr
19 | Krist RM, “Umberto Eco and emotions in the time of internet”, International Journal of Social and Educational Innovation, 2017, 4 : 51-8.
20 | Fox MP et al. , “Will podcasting and social media replace journals and traditional science communication ? No, but. . . ”, American Journal of Epidemiology, 2021, 190 : 1625-31.
21 | Maisonneuve H et al. , « L’information en santé est la meilleure arme pour lutter contre la désinformation », Bulletin de l’Académie nationale de médecine, 2025 (sous presse).
1 Denver Art Museum
Publié dans le n° 354 de la revue
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L'auteur
Hervé Maisonneuve
Médecin de santé publique, il est consultant en rédaction scientifique et anime le blog Rédaction Médicale et (…)
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