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Y a-t-il un profil type du complotiste ?

Publié en ligne le 22 novembre 2021 - Conspirationnisme -
Ce texte est adapté d’un ouvrage à paraître à la rentrée 2021 Le Complotisme. Culture, cognition, société, Mardaga.

Qui sont ceux qui croient aux théories du complot ? Des adolescents confus qui se font manipuler par les réseaux sociaux ? Des individus crédules qui distillent leur haine, bien dissimulés derrière un pseudonyme ? Ou simplement des citoyens éveillés qui ne font qu’exercer leur droit bien légitime à « poser des questions » ? Entre le stéréotype du loser un peu excentrique et obsédé par les histoires d’extraterrestres et de CIA, et celui du gourou désinformateur qui fait profession de dénoncer les exactions d’un « État profond » aussi maléfique que fantasmatique, il faut bien reconnaître que la recherche a du mal à identifier un profil type du complotiste. Dans ce qui suit, nous proposons un bref survol de ce qu’en dit la psychologie.

L’étude moderne du complotisme remonte aux réflexions de Serge Moscovici [1] et à une étude statistique de Ted Goertzel [2] : tous deux ont contribué à établir l’existence d’une « mentalité conspirationniste » (ou complotiste) qui permettait d’élargir la réflexion bien au-delà de la seule croyance à telle ou telle « théorie du complot ». Il semble en effet qu’il y ait une disposition générale à envisager l’histoire et l’actualité sous l’angle d’activités malfaisantes orchestrées secrètement par un groupe d’individus particulièrement néfastes, lesquels visent à exercer leur domination tout en cachant leurs traces. Cette manière très globale de comprendre le monde explique pourquoi la croyance en une théorie du complot augmente la probabilité de croire à d’autres théories du complot, même si elles n’ont en apparence aucun rapport entre elles. La question qui se pose, dès lors, n’est plus : « pourquoi croit-on à cette théorie du complot ? », spécifiquement, mais : « pourquoi est-on complotiste ? » tout court.

Disons-le d’emblée, la recherche sur les variables socio-démographiques (âge, sexe, niveau socioéducatif) et les traits de personnalité a produit des résultats assez contradictoires. Cela tient sans doute à la difficulté de caractériser précisément le complotisme et à le mesurer, aux différences de méthodes et de populations entre études, mais également à la versatilité du phénomène lui-même, qui peut probablement servir à différentes fins personnelles et sociales. De façon très générale, il est néanmoins permis d’écarter deux principaux écueils : celui qui consiste à dépeindre les complotistes comme des gens extraordinairement singuliers, et celui de laisser penser que n’importe qui serait un complotiste en puissance.

Un profil psychologique ?

Une méta-analyse de treize études publiées jusqu’en 2018, portant sur un total de 12 086 personnes, ne trouve aucun lien statistique entre diverses mesures de personnalité et le complotisme, que celui-ci soit mesuré sous sa forme « généraliste » ou via l’adhésion à des théories du complot spécifiques [3].

Nature morte au profil de Laval,
Paul Gauguin (1848-1903)

Pour l’heure, il n’y a donc pas d’argument solide pour associer un type spécifique de personnalité au complotisme. Cela dit, d’autres études trouvent assez régulièrement des liens entre des variables que l’on peut qualifier de négatives et le complotisme ([4, 5] pour des revues récentes). Par exemple, une association est relativement bien établie entre complotisme et différentes formes de narcissisme, comme le narcissisme vulnérable, associé paradoxalement à une faible estime de soi, le narcissisme grandiose, associé à un excès de certitude et de confiance en soi, et le narcissisme collectif, associé à une vision excessivement positive de son groupe social ou de sa nation [6, 7]. De même, le complotisme est souvent associé à des tendances paranoïaques et schizotypiques, telles qu’on peut les mesurer dans un contexte non clinique, et qui reflètent le fait de se méfier d’un environnement social considéré comme délibérément hostile et d’envisager à la hâte des liens de causalité douteux ou quasi magiques. Il ne s’agit pas là de pathologies mentales qui relèveraient de la psychiatrie, mais bien de tendances que l’on retrouve en des proportions importantes dans la population générale [8].

Processus cognitif et éducation

Il semble peu plausible que des variables démographiques aussi larges que l’âge ou le sexe puissent fournir, en tant que telles, un éclairage véritablement pertinent sur le complotisme ; les données montrent effectivement des résultats souvent confus et, à notre avis, assez peu informatifs à ce sujet. L’étude de processus cognitifs comme la pensée analytique semble plus prometteuse. Ce que les psychologues appellent pensée analytique requiert un effort mental considérable, notamment pour inhiber les réponses « toutes prêtes », intuitives et simplistes qui surgissent spontanément à l’esprit face à des événements complexes dont les causes sont incertaines. Pour être « critique », y compris en ce qui concerne les puissants, les dominants, les médias, les « élites » et les autorités, il ne suffit donc pas de prendre une posture critique, même si c’est là une approche plutôt rapide, économique, confortable et satisfaisante pour l’ego. Encore faut-il réellement « penser » et « critiquer », et malheureusement l’esprit critique n’est ni une posture, ni un réflexe, ni une intuition, c’est même tout le contraire. Un certain nombre d’études confirme, chez les complotistes, un recours préférentiel à des formes de pensée intuitives plutôt qu’analytiques [9]. C’est là une attitude très générale qui rejoint les observations précédentes sur le narcissisme, la paranoïa et la schizotypie : penser « intuitivement » conduit à survaloriser ses propres compétences, à blâmer automatiquement des forces extérieures pour les problèmes, et à tirer des conclusions hâtives sur la base d’informations floues ou insuffisantes.

À ce titre, le lien parfois établi entre un manque d’éducation et le complotisme doit encore être exploré et nuancé. Certaines études ne trouvent qu’un effet très faible ou inexistant de l’éducation, et c’est en particulier le cas pour ce qui concerne les théories du complot associées à un fort sentiment d’appartenir à un groupe minoritaire menacé ou discriminé par un groupe dominant : par exemple, la croyance, parmi les Afro-américains, que le virus du sida est une création des laboratoires étatsuniens visant à exterminer les Noirs, et également de nombreuses théories du complot dans le monde arabe impliquant une conspiration juive internationale [10, 11]. Si l’éducation peut fonctionner à un niveau individuel comme repoussoir du complotisme [12], dans certains cas il semble donc que des effets d’appartenance à un groupe minoritaire, dominé ou discriminé peuvent l’emporter, réduisant à néant, en quelque sorte, tous les effets bénéfiques que l’éducation peut avoir sur l’individu isolé. De fait, des aspects sociologiques comme le sentiment de dépossession, de déclassement, d’exploitation ou de discrimination, qui peuvent être réels ou imaginaires, et en présence desquels l’esprit critique et l’éducation pourraient s’avérer inefficaces, sont également des corrélats bien établis du complotisme [13].

Les biais cognitifs

Hormis les facteurs démographiques et les traits de personnalité, les recherches sur la psychologie du complotisme se sont beaucoup penchées sur la question des « biais cognitifs ». Brièvement, ce terme se réfère à une tradition de recherche en psychologie cognitive qui identifie et répertorie certaines erreurs systématiques de raisonnement, qui seraient indicatives de mécanismes sous-jacents qu’on appelle souvent « heuristiques ». Celles-ci sont des sortes de raccourcis de la pensée qui, dans des conditions ordinaires de traitement de l’information et de prise de décision, permettent d’obtenir des résultats satisfaisants au meilleur prix (en termes de ressources, d’efforts et de temps), mais qui sont sous-optimaux dans des contextes où leur application conduit à négliger des facteurs importants [14]. Ces biais, contrairement aux traits de personnalité et aux facteurs démographiques évoqués ci-dessus, sont généralement considérés comme universels, c’est-à-dire qu’ils reflètent la mécanique normale de l’esprit humain, et qu’à ce titre ils sont volontiers décrits comme un legs de notre histoire évolutive présent en chacun de nous.

Écho et Narcisse (détail),
John William Waterhouse (1849-1917)

Certains biais ont été associés à la croyance aux théories du complot, par exemple le biais de proportionnalité (aux grands événements, de grandes causes), le biais de conjonction (la probabilité d’événements conjoints est supérieure à celle des mêmes événements isolés) ou le biais d’intentionnalité (une conséquence ambiguë est attribuée à une action délibérée). Peut-on dire pour autant que la présence de biais cognitifs explique le complotisme ? C’est peut-être un peu prématuré, pour plusieurs raisons. Tout d’abord les biais cognitifs dépendent souvent d’un style cognitif intuitif, lequel peut se manifester de diverses manières, notamment dans des croyances et des prises de décision qui ne sont pas nécessairement complotistes (rien n’oblige à interpréter les causes et les intentions comme malfaisantes et secrètes). Ensuite, les biais cognitifs sont très répandus dans la population, ils sont même souvent considérés comme omniprésents, universels et plus ou moins inévitables. Il faudrait donc montrer soit que les complotistes en sont spécialement la proie, et ce en toutes circonstances, pas uniquement celles qui concernent les théories du complot, soit que ces biais s’expriment de façon privilégiée à chaque fois qu’il est question de complot, et uniquement dans ces circonstances. Or les données ne permettent pas encore de trancher entre ces deux options, et donc restent imprécises quant au rôle exact des heuristiques dans le complotisme. Enfin, ces biais, dans les recherches, ont une influence plutôt faible statistiquement et certains résultats sont complètement négatifs [15]. Ils n’« expliquent » en tout état de cause qu’une très faible partie du complotisme.

Le complotisme comme facteur explicatif

Il nous semble donc qu’une approche plus parcimonieuse, pour l’heure, serait d’envisager une causalité inverse, c’est-à-dire que, d’une manière ou d’une autre, le complotisme viendrait pour ainsi dire d’abord, et activerait ensuite, au besoin, les biais cognitifs nécessaires pour justifier et renforcer les conclusions auxquelles il permet d’aboutir en premier lieu. De fait, si les biais cognitifs sont considérés comme très répandus et universels, la capacité à y résister est toutefois associée à ce qu’on appelle un style cognitif, c’est-à-dire une manière de penser et d’aborder les problèmes et de prendre des décisions qui dépend de choix et de stratégies personnelles, et pas uniquement de capacités intellectuelles brutes. Le complotisme est à ce titre non seulement associé à un style de pensée intuitif, comme on l’a vu, mais également à une croyance explicite en l’intuition comme vertu intellectuelle. Ce n’est donc pas tant que les complotistes pensent de façon incorrecte, c’est qu’ils préfèrent consciemment une façon de penser qui se trouve favoriser le complotisme. Le complotisme est donc moins, à notre avis, une simple question de crédulité qu’une vision du monde choisie délibérément. Les biais cognitifs seraient alors, en quelque sorte, les auxiliaires du complotisme, ou sa conséquence, mais pas sa cause à proprement parler. À cet égard, il nous semble que l’on confonde parfois un peu facilement ce qui relève de la rhétorique complotiste et ce qui relève de la cognition complotiste, et c’est une distinction à laquelle il faudrait prêter la plus grande attention si l’on veut vraiment saisir les mécanismes du complotisme et ainsi le combattre efficacement. Ce que disent les complotistes n’est pas nécessairement le résultat d’un biais cognitif, ce pourrait aussi bien être l’usage délibéré d’un style de pensée intuitif à des fins expressives, argumentatives ou stratégiques qui laisse la part belle aux biais cognitifs.

Ce caractère actif et stratégique du complotisme est souvent sous-estimé par les psychologues, qui tendent à l’envisager comme un phénomène essentiellement passif de crédulité. Mais il explique la difficulté à mettre au jour un profil type, ainsi que nombre de controverses sur la question. Par exemple, les débats font encore rage pour savoir si le complotisme est plutôt de droite ou de gauche, s’il est dangereux ou inoffensif, s’il remplit des fonctions positives pour l’individu ou s’il est complètement irrationnel, ou s’il existe plusieurs sortes de complotismes (par exemple un complotisme « d’en haut » qui dénonce les minorités, et un complotisme « d’en bas » qui s’attaque aux puissants). Il nous semble qu’à ce stade, il vaut mieux considérer le complotisme non pas comme une propriété de certains individus particuliers, mais plutôt comme un dispositif flexible permettant de justifier et de renforcer certaines positions idéologiques, et de mobiliser les individus autour de causes, qui gagnent ainsi en importance et en urgence par la désignation d’un ennemi mal faisant, insidieux et déterminé à « nous » nuire. Souvent, le complotisme est moins une question de crédulité que d’opportunisme, et cet angle d’approche doit nous amener à réviser nos façons de le concevoir et de le combattre.

Références


1 | Moscovici S, “The conspiracy mentality”, in Graumann CF, Moscovici S (eds.), Changing conceptions of conspiracy, Springer, 1987, 151-69.
2 | Goertzel T, “Belief in conspiracy theories”, Political Psychology, 1994, 15 :731-42.
3 | Goreis A, Voracek M, “A systematic review and meta-analysis of psychological research on conspiracy beliefs : field characteristics, measurement instruments, and associations with personality traits”, Frontiers in Psychology, 2019, 10 :205.
4 | Lantian A et al., “Personality traits, cognitive styles and worldviews associated with beliefs in conspiracy theories”, in Butter M, Knight P (eds.), Routledge Handbook of conspiracy theories, Routledge, 2020, 157-67.
5 | Wagner-Egger P, Psychologie des croyances aux théories du complot. Le bruit de la conspiration, PUG, 2021.
6 | Bertin P et al., “Stand out of my Sunlight : The Mediating Role of Climate Change Conspiracy Beliefs in the Relationship between National Collective Narcissism and Acceptance of Climate Science”, PsyArXiv, 2021 (pré-publication non validée par les pairs).
7 | Sternisko A et al., “The dark side of social movements : Social identity, non-conformity, and the lure of conspiracy theories”, Current opinion in psychology, 2020, 35 :1-6.
8 | Galbraith N, “Delusions and pathologies of belief : Making sense of conspiracy beliefs via the psychosis continuum”, in Cardella V, Gangemi A (dirs.), Psychopathology and Philosophy of Mind, Routledge, 2021 (chap. 7).
9 | Wagner-Egger P et al., “Creationism and conspiracism share a common teleological bias”, Current Biology, 2018, 28 :R867-8.
10 | Crocker J et al., “Belief in US government conspiracies against Blacks among Black and White college students : Powerlessness or system blame ?”, Personality and Social Psychology Bulletin, 1999, 25 :941-53.
11 | Pipes D, The Hidden hand : Middle East fears of conspiracy, St Martin’s Press, 1996.
12 | van Prooijen JW, “Why education predicts decreased belief in conspiracy theories”, Applied Cognitive Psychology, 2017, 31 :50-8.
13 | Abalakina-Paap M et al., “Beliefs in conspiracies”, Political Psychology, 1999, 20 :637-47.
14 | Kahneman D, Tversky A, “Prospect Theory : An Analysis of Decision under Risk”, Econometrica, 1979, 47 :263-91.
15 | Dieguez S et al., “’Nothing happens by accident’, or does it ? A low prior for randomness does not explain belief in conspiracy theorie”, Psychological Science, 2015, 26 :1762-70.

Publié dans le n° 337 de la revue


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Les auteurs

Sylvain Delouvée

Enseignant-chercheur en psychologie sociale à l’université de Rennes (Laboratoire de psychologie : cognition, (...)

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Sebastian Dieguez

Chercheur en neurosciences au Laboratoire de sciences cognitives et neurologiques de l’université de Fribourg en (...)

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Conspirationnisme

Conspirationnisme et théories du complot sont des concepts aux frontières parfois floues. L’accusation de « complotisme » sert aussi souvent dans les controverses d’argument pour disqualifier un contradicteur. Et il ne faut pas confondre toute croyance infondée, voire absurde, avec une croyance à un complot. La sociologue Eva Soteras propose ainsi quatre « piliers » qui peuvent permettre de caractériser une théorie du complot : 1. l’absence de hasard ou de coïncidences ; 2. tous les événements sont le fruit d’actions cachées (« à qui profite le crime ? ») ; 3. tout n’est qu’illusion (« on nous ment ») 4. et tous les événements qui font l’histoire sont liés entre eux.