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A-t-on besoin d’un chef ? Petit traité d’intelligence collective

Publié en ligne le 24 avril 2026
A-t-on besoin d’un chef ?
Petit traité d’intelligence collective
Mehdi Moussaïd
Allary Éditions, 2025, 286 pages, 21,90 €

Sommes-nous vraiment plus intelligents à plusieurs ? Et si oui, à quelles conditions ? Mehdi Moussaïd, chercheur en sciences cognitives à l’Institut Max-Planck de Berlin et créateur de la chaîne YouTube Fouloscopie, s’attaque à ces questions avec un ouvrage qui sait allier rigueur, intrigue captivante et humour. L’exploration scientifique de l’intelligence collective y révèle des capacités insoupçonnées, et parfois contre-intuitives.

Le récit prend la forme d’une mise en scène fictive : une expérience imaginaire réunissant cent participants représentatifs de la population française et confrontés pendant plusieurs jours à une succession de défis. Mais il ne s’agit là que du cadre narratif destiné à donner vie à de véritables résultats scientifiques. Ceux-ci sont issus d’expériences réelles, rigoureusement conduites et publiées. L’auteur décrit ainsi comment « trouver la meilleure façon d’organiser ces 100 cerveaux » pour résoudre le plus efficacement possible chacun des problèmes soumis. Pour trouver la bonne organisation, nous explique l’auteur, « il faut plonger dans la psychologie sociale et les sciences cognitives, comprendre les dilemmes sociaux et les mathématiques de réseaux, s’inspirer de l’organisation d’une fourmilière ou de la chorégraphie de poissons… ». Les dynamiques de groupe qui se mettent en place dans ce rassemblement de cent cobayes sont également commentés à l’aune de cette même littérature scientifique. Une bibliographie détaillée, réunie en fin d’ouvrage, appuie l’ensemble du propos.
Faut-il s’en remettre aux meilleurs du groupe pour résoudre un problème de logique – et saurait-on seulement les identifier ? Vaut-il mieux procéder à un vote ? Qu’en est-il des questions de culture générale, « terrain miné par d’innombrables biais cognitifs »  ? Et pour certaines prédictions, les experts font-ils mieux que la fusion des intuitions d’un grand nombre d’individus ? La réponse est saisissante : sur les exemples étudiés, « les grands esprits interrogés sont aussi mauvais que s’ils avaient choisi leurs réponses en lançant des fléchettes sur le questionnaire ». Pire encore, « les prédictions sont encore moins bonnes lorsqu’elles portent sur leur propre domaine d’expertise ». Précisons : les exemples choisis portent sur des situations où la réponse ne peut qu’être estimée (par exemple le poids d’un animal, un résultat électoral ou un événement géopolitique) et où la diversité des jugements individuels compense les biais de chacun, ce qui exclut les problèmes techniques requérant une expertise précise. De quoi regarder d’un autre œil certains débats télévisés. D’autres surprises attendent encore le lecteur, dont cette découverte que les échecs n’échappent pas à la logique collective : « avec un simple vote, un groupe de joueurs ordinaires devient bien meilleur stratège qu’un joueur moyen ».
Ainsi, nous le savions déjà, on peut être plus intelligent à plusieurs… Mais comment ? L’auteur nous le rappelle : « il n’existe pas de recette miracle qui fonctionne en toutes circonstances ». Parfois s’inspirer des insectes sociaux sera le plus efficace, parfois une simple moyenne sera plus appropriée… Et dans certains cas, « le groupe n’aura pas d’autre choix que de se reposer… sur un chef ». Trouver la bonne stratégie au bon moment est la science que Mehdi Moussaïd nous fait découvrir avec bonheur et passion. Le lecteur curieux pourra trouver dommage que les limites de ces approches ne soient pas toujours traitées avec la même précision que les résultats eux-mêmes. Néanmoins, chacun y puisera matière pour des applications concrètes dans des situations très diverses : « une bande de copains qui tente de répondre à un quiz de fin de soirée, un comité d’éthique face à un dilemme délicat, une colocation qui gère les tours de cuisine, ou même une entreprise qui veut fluidifier ses réunions ».
Une fois le livre refermé, probablement très peu de temps après en avoir commencé la lecture, tant on se laisse prendre par le récit, l’envie sera très forte de le partager autour de soi. Ce sera d’autant plus utile que, comme conclut l’auteur, « l’intelligence collective ne fonctionne que si tout le monde joue le jeu ».