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Comprendre les chiffres du cancer en France

Publié en ligne le 26 janvier 2024 - Santé et médicament -
Rubrique coordonnée par Kévin Moris


L’article du Bulletin Épidémiologique Hebdomadaire sur l’incidence des principaux cancers en France métropolitaine [1] a donné lieu à une couverture médiatique importante, et les journalistes ont surtout insisté sur le doublement du nombre de cancers entre 1990 et 2023. Cette information alarmante est potentiellement trompeuse si on l’interprète comme indiquant une augmentation du risque de cancer.

Si le nombre de cancers diagnostiqués en France en 2023 est supérieur à celui de 1990, c’est en partie parce que la population est passée de 57 à 66 millions. C’est pour cela que les épidémiologistes comparent les taux pour 100 000, c’est-à-dire les nombres de cancers divisés par l’effectif de la population. Une autre cause automatique d’augmentation du nombre de cancers est le vieillissement de la population : le risque d’avoir un cancer est en effet bien plus important pour une personne âgée que pour une personne jeune. Ainsi, si la proportion de personnes âgées augmente dans la population, cela contribue aussi à augmenter le nombre total de cancers. Pour prendre en compte ce vieillissement, les épidémiologistes comparent des taux recalculés en pondérant les taux spécifiques par âge par une même répartition des âges, dite population standard. Comparer le risque de cancer dans la population française à population et à âge égal est la bonne façon de faire. Cela permet de déterminer correctement si une personne d’un âge donné court un plus grand risque d’avoir un cancer en 2023 qu’en 1990.

La réponse est alors moins alarmante : d’après les auteurs, le risque de cancer à taille de population égale et à âge égal a augmenté entre 1990 et 2023 de 0,3 % par an chez les hommes et de 0,9 % par an chez les femmes ; et si l’on examine l’évolution entre 2010 et 2023, ce risque a diminué de 0,3 % par an chez les hommes et augmenté de 0,4 % par an chez les femmes (voir figure ci-dessous).

Figure : Évolution de l’incidence des cancers en France métropolitaine. En ordonnée, la population « standard Monde » est une population théorique définie par l’Organisation mondiale de la santé. Les courbes en pointillés représentent les extrapolations jusqu’en 2018 à partir des données observées jusqu’en 2015, cette extrapolation n’a pas été faite pour le cancer de la prostate.

Les différents cancers ont des évolutions différentes, certains risques augmentent et d’autres diminuent. Chez l’homme, les cancers dont les risques augmentent le plus sont le cancer du rein, le mélanome de la peau, et le cancer du pancréas ; ce sont des cancers qui restent peu fréquents. Chez la femme, ce sont le cancer du poumon, le mélanome de la peau, les cancers de la thyroïde, du pancréas, du rein, du sein, et de l’ensemble lèvre, bouche et pharynx ; certains de ces cancers dont le sein, le poumon, la thyroïde et le mélanome sont parmi les plus fréquents. Les augmentations de consommation de tabac et d’alcool chez les femmes dans les cinquante dernières années expliquent les augmentations des risques de cancer du poumon et de cancer de la lèvre, bouche et pharynx. Une partie des variations de la fréquence des cancers de la prostate, du sein et de la thyroïde s’explique par les changements de pratique diagnostique entraînant la détection de cancers qui ne seraient jamais devenus symptomatiques. Le dépistage du cancer du sein par mammographie est organisé et cible la population de 50 à 74 ans, mais la couverture n’est pas très bonne ; par ailleurs, les médecins prescrivent beaucoup de mammographies de dépistage à des femmes plus jeunes sans les limiter, comme recommandé, aux femmes à haut risque. Le dépistage du cancer de la prostate par dosage de l’antigène spécifique de la prostate (PSA) n’a jamais été organisé ni recommandé chez les hommes sans symptômes, et il est moins pratiqué aujourd’hui. Les médecins opèrent moins systématiquement les cancers papillaires de la thyroïde car ce cancer fréquent peut rester latent très longtemps, les médecins surveillent donc l’évolution de la taille de la tumeur et n’interviennent que si elle grossit.

Ceci repose sur des données épidémiologiques observées jusqu’en 2018, la tendance prolongée jusqu’en 2023 étant obtenue par extrapolation. Il faut noter que l’extrapolation pour 2018 à partir des données obtenues jusqu’en 2015 s’est avérée très en dessous de la réalité pour les hommes, et un peu au-dessus pour les femmes ; on doit donc considérer avec prudence la tendance extrapolée jusqu’en 2023. Les données de 2023 ne seront disponibles et analysées que dans environ cinq ans.

En conclusion, le doublement du nombre de cancers est en grande partie la conséquence de l’évolution démographique. Plus précisément, l’évolution démographique explique 55 % et 80 % de l’augmentation des cancers chez les femmes et chez les hommes respectivement. L’augmentation du nombre de cancers entraîne automatiquement une augmentation des besoins en personnel soignant, en lits d’hôpitaux, etc. Curieusement, les médias n’ont pas relevé cette conséquence, pourtant critique vu la situation de pénurie actuelle.

Référence

1 | Lapôtre-Ledoux B et al., « Incidence des principaux cancers en France métropolitaine en 2023 et tendances depuis 1990 », Bull Épidémiol Hebd, 2023, 12-13 :188-204.

Publié dans le n° 346 de la revue


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L' auteur

Catherine Hill

Catherine Hill est épidémiologiste et biostatisticienne, spécialiste de l’étude de la fréquence et des causes du (…)

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