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Croyances et connaissances en médecine : relisons Claude Bernard

Publié en ligne le 27 janvier 2022 - Médecine -

La croyance commence où s’arrête la raison.

Emmanuel Kant

Quand douter de tout conduit souvent à croire n’importe quoi.

Hugo Drochon

Les réseaux sociaux ont donné le droit à la parole à des légions d’imbéciles qui avant ne parlaient qu’au bar et ne causaient aucun tort à la collectivité ; on les faisait taire tout de suite. Aujourd’hui ils ont le même droit de parole qu’un prix Nobel.

Umberto Eco 1

Si la science est un puzzle dans lequel il persiste des trous, des incertitudes et parfois des erreurs, la pandémie à SARS-CoV-2 qui dure maintenant depuis plus d’un an a été, elle, propice à la propagation de toutes sortes de rumeurs et de fausses informations. Parfois, les médias, les citoyens, mais aussi des scientifiques ou des politiques ont confondu croyances et connaissances, allant de simples opinions érigées en certitude absolue à des théories conspirationnistes les plus extrêmes. La question de la désinformation, au sens large, est marquée par l’apparition d’une nouvelle sémantique (fake news, infodémie, infox, faits alternatifs, complotisme, obscurantisme, dérive cognitive, post-vérité...). Cette guerre déclarée contre la pandémie n’a pas créé ce contexte de doute généralisé mais l’a accéléré et amplifié grâce aux réseaux sociaux qui assurent aux fake news une diffusion instantanée et potentiellement universelle, alors que la source peut être assumée ou rester anonyme [1, 2].

La Clinique Agnew,Thomas Eakins (1844-1916)
À l’instar de Claude Bernard, dont il connaissait les travaux, le chirurgien américain David Hayes Agnew fut un scientifique de renom qui fit beaucoup progresser la science médicale à travers une approche scientifique expérimentale et rigoureuse.

Une information scientifique décrédibilisée

Le domaine biomédical n’échappe pas à cette dérive et les commentaires aussi variés que fantaisistes suscités par la pandémie illustrent le désordre intellectuel, pour ne pas dire le chaos, qui s’est emparé de certains scientifiques, de certains médias et citoyens. À tel point que c’est à partir de sondages auprès du grand public que Le Parisien a cherché à savoir si tel ou tel médicament était efficace ou si telle ou telle procédure était correcte [3]. Science et pseudo-sciences a régulièrement informé ses lecteurs sur ces fausses certitudes en défendant la méthode scientifique trop souvent bafouée, et en rappelant la nécessité de pratiquer des essais randomisés contrôlés pour les produits de santé [4]. Le débat sur ce qui est croyance ou connaissance est nécessaire [5, 6]. Il permet de lutter contre une décrédibilisation de l’information scientifique : le récent pseudo-documentaire Hold up assène d’innombrables contrevérités, comme celle, sidérante, du vaccin qui nous injecterait au passage des nanopuces traçables avec la 5G ! Mais, qu’elles soient fournies intentionnellement ou par erreur, les fausses nouvelles n’engagent que ceux qui les croient... Les « affaires » de l’hydroxychloroquine associée à l’azithromycine et de l’ivermictine, subitement promues traitements miracles contre la Covid-19 ont vu se déchaîner cette mécanique des « croyances », scientifiquement non fondées mais relayées par de nombreux « pseudo-experts » sur les réseaux sociaux [1]. Toute sérénité et objectivité étaient absentes face à un enjeu considérable.

Le « père de la médecine expérimentale » nous a laissé un héritage

Cette période où la désinformation rivalise avec la science nous rappelle qu’au XIXe siècle, un médecin et physiologiste français, professeur au Collège de France, avait formalisé les principes de la médecine expérimentale. Ses ouvrages sont encore d’actualité en 2021 et ne doivent pas être oubliés. Claude Bernard (1813-1878) a publié en 1865 son ouvrage princeps Introduction à l’étude de la médecine expérimentale [7] : dans un langage de l’époque, il martèle que la méthode expérimentale est la procédure incontournable de la recherche scientifique, récemment caractérisée par le sigle OPHERIC pour observation, problématique, hypothèse, expérience, résultats, interprétation, conclusion (voir encadré « Claude Bernard et la méthode expérimentale »).

Voici quelques extraits de la troisième partie de son ouvrage, « Applications de la méthode expérimentale à l’étude des phénomènes de la vie », qui résonnent avec la pandémie actuelle :
- « Le savant doit toujours jouer vis-à-vis de lui-même le rôle d’un critique sévère. Toutes les fois qu’il avance une opinion ou qu’il émet une théorie, il doit être le premier à chercher à les contrôler par la critique et à les asseoir sur des faits bien observés et exactement déterminés » (chapitre 2, introduction) ;
- « Les médecins qui raisonnent selon leur intuition nient la science et favorisent l’ignorance et le charlatanisme » (chapitre 3, II) ;
- « Un médecin qui essaye un traitement et qui guérit ses malades est porté à croire que la guérison est due à son traitement. Souvent des médecins se vantent d’avoir guéri tous leurs malades par un remède qu’ils ont employé. Mais la première chose qu’il faudrait leur demander, ce serait s’ils ont essayé de ne rien faire, c’est-à-dire de ne pas traiter d’autres malades ; car autrement, comment savoir si c’est le remède ou la nature qui a guéri ? » (chapitre 3, II) ;
- « En voyant des malades qui guérissaient seuls, sans médicaments, on [fut] porté à se demander non seulement si les remèdes qu’on donnait étaient utiles mais s’ils n’étaient pas nuisibles » (chapitre 4, III) ;
- « Le véritable expérimentateur contrôlera les effets [des moyens thérapeutiques] (…) par des observations comparatives sur l’homme, de manière à déterminer rigoureusement la part d’influence de la nature et du médicament dans la guérison de la maladie » (chapitre 4, III).

La vie de Claude Bernard


Claude Bernard est né le 12 juillet 1813 à Saint-Julien, près de Villefranche-sur-Saône, dans le Rhône. Il est le fils d’un modeste vigneron. Dans l’obligation de gagner sa vie, il est employé d’officine chez un pharmacien de Lyon et commence une carrière littéraire, avant de monter à Paris pour la poursuivre. Il commence des études de médecine et devient externe des hôpitaux de Paris (1837) à l’Hôtel Dieu. Il est ensuite interne des hôpitaux de Paris (1839) et travaille à La Pitié-Salpêtrière. Il devient docteur en médecine en 1843 et soutient une thèse sur le suc gastrique et son rôle dans la nutrition. Après avoir échoué à l’agrégation de médecine, il se consacre aux recherches en laboratoire et devient en 1847 suppléant de François Magendie (1783-1855) au Collège de France, avant de lui succéder en 1855.

Sa carrière scientifique est très riche : thèse de doctorat ès sciences naturelles en 1853 ; professeur à la faculté des sciences de Paris et au Collège de France dont les cours ont été publiés en sept volumes. De 1850 à 1860, il note ses réflexions dans un cahier de notes (dit Cahier rouge). Membre de l’Académie de médecine de Paris en 1861, il sera élu à l’Académie française en 1868, nommé sénateur de l’Empire en 1869 et président de l’Académie des sciences en 1869.

Il se retire souvent à Saint-Julien en Beaujolais, en particulier en 1865 pour écrire l’Introduction à la médecine expérimentale, et pendant la guerre de 1870. Il donne sa dernière leçon au Collège de France le 28 décembre 1877 et tombe malade le 31 avant de mourir le 11 février 1878 au 40 rue des Écoles, sa résidence, en face du Collège de France. Il a eu des funérailles nationales et repose au cimetière du Père-Lachaise.

Marié à Fanny Martin le 6 mai 1845, il eut quatre enfants (deux garçons, morts à 3 et 15 mois et deux filles, qui n’ont pas eu d’enfants). Ils divorcent en 1864 ; ainsi Claude Bernard n’a pas de descendants. Son œuvre est gérée par le musée Claude Bernard et par l’Association Claude Bernard.

Histoire naturelle des maladies et comparaison

Claude Bernard, Pierre-Désiré Guillemet (1827-1878) Musée Claude Bernard, St-Julien-en-Beaujolais

Claude Bernard insiste sur l’histoire naturelle des maladies (que se passe-t-il sans rien faire ?) souvent négligée par des raisonnements intuitifs. Il insiste sur la comparaison pour montrer la supériorité d’une stratégie nouvelle par rapport à une thérapeutique existante ou à une absence d’intervention (ce qui est obtenu par le placebo des essais cliniques). Ces propos sur l’indispensable rigueur expérimentale dans le champ de la thérapeutique (par opposition à l’empirisme et « l’opinion ») ne sont autres que les principes des actuels « essais cliniques randomisés comparatifs » [4]. Ceux-ci restent, malgré certaines critiques, la pierre angulaire de la médecine fondée sur des preuves (evidence-based medicine), où la réflexion se pose même en termes d’éthique [8], aux antipodes des « croyances ». Enfin, l’analyse de ces travaux par des pairs – peer review – avant qu’ils ne soient publiés, constitue le sceau scientifique des nouvelles pièces du puzzle. Bref, le bénéfice d’un traitement, et surtout son indication, ne s’apprécient pas sur des sondages d’opinion, comme on l’a vu à l’acmé de la première vague de Covid-19 [9], ni sur la starification de quelques chercheurs… Tout le reste n’est que bavardages ! À l’aune de cette pandémie, les principes édictés par Claude Bernard restent d’actualité et peuvent s’adresser aujourd’hui aux « covidologues » de tous bords avant qu’ils ne s’expriment dans les médias.

Claude Bernard et la méthode expérimentale


Claude Bernard a révolutionné la recherche en médecine en introduisant une méthode qu’il a appelée « la médecine expérimentale » qui constitue encore aujourd’hui le fondement d’innombrables avancées médicales.

Son raisonnement repose sur quatre piliers qui s’enchaînent logiquement :

  1. la maladie n’est qu’un dérèglement du fonctionnement normal de l’organisme,
  2. pour soigner un patient, je dois donc comprendre ce fonctionnement de l’organisme,
  3. pour comprendre ce fonctionnement de l’organisme, je dois conduire des expérimentations animales,
  4. pour faire ces expérimentations, je dois avoir une démarche hypothético-déductive.

Claude Bernard explique cette démarche dans son livre Introduction à l’étude de la médecine expérimentale (1865). Il la résume ainsi : « Le savant complet est celui qui embrasse à la fois la théorie et la pratique expérimentale : il constate un fait, à propos de ce fait, une idée naît dans son esprit, en vue de cette idée, il raisonne, institue une expérience, en imagine et en réalise les conditions matérielles, de cette expérience résultent de nouveaux phénomènes qu’il faut observer, et ainsi de suite. »

À la fin du XXe siècle, des pédagogues ont donné l’acronyme OPHERIC 2 à cette démarche : le chercheur fait une observation qui pose un problème ; il émet une hypothèse pour résoudre ce problème ; ensuite, il conçoit et réalise une expérimentation pour infirmer ou confirmer cette hypothèse ; puis il note les résultats de cette expérimentation ; enfin, il interprète ces résultats pour en tirer une conclusion.

Référence
La page wikipedia OPHERIC.

L’Association Claude Bernard

L’Association Claude Bernard a été créée en juillet 2018, avec trois objectifs :
- faire rayonner la figure et l’œuvre de Claude Bernard (médecin et physiologiste considéré comme le « père de la médecine expérimentale », auteur en 1865 de l’Introduction à l’étude de la médecine expérimentale),
- promouvoir la culture scientifique auprès d’un large public, en particulier les jeunes, et susciter la passion de la connaissance du vivant (sont mis en avant les aspects médicaux, scientifiques et biologiques et leurs relations avec la société),
- accompagner le musée Claude Bernard dans ses projets et être une force de proposition et de conseil dans son contenu scientifique et historique (ce musée, situé au milieu des vignobles du Beaujolais, est constitué de la maison natale du savant et de la maison de maître qui la jouxte, acquise par lui en 1860 ; il a été labellisé « maison des illustres » en 2016).

L’association est forte de 170 membres et son conseil d’administration coordonne ses diverses activités (conférences et colloques, articles originaux et notes de lecture, édition d’un journal – un webmagazine est en cours de réalisation). Plusieurs partenariats ont été noués : avec des universités – dont l’université Claude Bernard Lyon1 –, le lycée Claude Bernard de Villefranche-sur-Saône, des associations culturelles régionales, des musées – comme le musée des Confluences à Lyon.
Association Claude Bernard, 414 route du musée, 69460 Saint-Julien-en–Beaujolais (association-claudebernard.fr).

Remerciements à Denis Vital-Durand pour ses relectures et à l’Association Claude Bernard.

Références


1 | Klein E, Le Goût du vrai, Tracts Gallimard 2020, n° 17, 64 p.
2 | Bronner G, Apocalypse cognitive, PUF, 2021.
3 | Mateus C, « Covid-19 : 59 % des français croient à l’efficacité de la chloroquine », Le Parisien, 5 avril 2020.
4 | Krivine J-P, « Didier Raoult contre la méthode scientifique », Sciences et pseudo-sciences n° 333, juillet 2020.
5 | Morabia A, Santé. Distinguer croyances et connaissance, Odile Jacob, 2011.
6 | Caroti D, « Croire et savoir », Sciences et pseudo-sciences n° 335, janvier 2021.
7 | Bernard C, Introduction à l’étude de la médecine expérimentale, JB Baillière et fils, 1865 ; Flammarion, 2008.
8 | Boussageon R, « L’evidence based medicine (ebm) et la légitimité du pouvoir de guérir », Revue d’éthique et de théologie morale, 2011/HS, 266 :33-46.
9 | Maisonneuve H, « L’éthique et l’intégrité de la recherche oubliées pendant la pandémie de Covid-19 ? », Science et Pseudo-sciences n° 333, juillet 2020.

1 Cité par Xavier Gorce dans Raison et déraison, 2021,

2 OHERIC ou OPHERIC ? La première mention de l’acronyme est OHERIC avant que n’ait été ajouté le « p » (pour « problématique »). Au musée Claude Bernard, un dispositif de jeu pour les enfants reprend OHERIC.

Publié dans le n° 337 de la revue


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Les auteurs

Hervé Maisonneuve

Médecin de santé publique, il est consultant en rédaction scientifique et anime le blog Rédaction Médicale et (...)

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Rémi Kohler

Professeur émérite à l’Université Claude Bernard Lyon 1, ancien chef de service d’orthopédie pédiatrique aux Hospices (...)

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