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Sapiens et les microbes Tome 2

Entretien avec Renaud Piarroux

Publié en ligne le 6 juillet 2026 - Santé et médicament -
Propos recueillis par Jean-Paul Krivine


SPS. Les derniers chapitres portent sur les recherches sur les virus dans les laboratoires. Les techniques récentes permettent des opérations impensables il y a quelques années. Comment voyez-vous les rapports entre risques (accidents de laboratoire, guerres bactériologiques) et bénéfices de ces travaux (lutte contre les pandémies) ?

Renaud Piarroux. Pour répondre à cette question, il faut d’abord en préciser les contours. Il existe aujourd’hui des milliers de laboratoires menant des recherches en virologie. Tous ne travaillent pas sur des virus émergents potentiellement transmissibles à l’Homme et, surtout, tous ne conduisent pas des expérimentations visant à tester ou à accroître la capacité d’un virus à infecter des cellules humaines et à s’y multiplier. Les risques spécifiques associés à la recherche virologique apparaissent principalement lorsque les travaux portent sur des virus qui ne circulent pas encore chez l’Homme, mais qui présentent un potentiel de transmission interhumaine, ou qui pourraient acquérir ce potentiel à la faveur de manipulations en laboratoire.
On peut prendre l’exemple d’un virus isolé chez l’animal, modifié puis cultivé sur des cellules humaines afin de l’adapter à notre organisme. Ce type de recherche est motivé par la volonté d’anticiper une éventuelle pandémie en étudiant des mécanismes moléculaires que les chercheurs estiment susceptibles de survenir un jour dans la nature. Selon cette logique, il s’agit de prendre de l’avance dans la mise au point de vaccins ou de traitements. Mais lors de telles expériences, le danger est d’autant plus important que la population humaine n’a jamais été exposée à ce virus et ne dispose donc d’aucune immunité préexistante. En définitive, la technologie employée importe moins que la conséquence possible : la création ou l’adaptation d’un virus capable de se transmettre chez l’Homme expose à un risque majeur, car une fuite de laboratoire peut alors déboucher sur une épidémie. Dans le pire des cas, si les mesures de contrôle ne sont pas prises suffisamment tôt, cette épidémie peut évoluer vers une pandémie.

Ce risque n’est pas purement théorique. En 1977, un virus grippal ancien, congelé depuis plus de vingt ans, a été remis en circulation dans des conditions qui demeurent imparfaitement élucidées. L’événement a conduit à une pandémie responsable de centaines de milliers de décès dans le monde. Plus récemment, de nombreux experts considèrent avec sérieux l’hypothèse selon laquelle la pandémie de Covid-19 pourrait résulter d’un accident lié à des recherches sur des coronavirus de chauvessouris, survenu dans un laboratoire de Wuhan.

Danger ! Walter Dean Goldbeck (1882-1925)

Par ailleurs, plusieurs épisodes de contamination de laboratoire ont été documentés dans la littérature scientifique. Des membres du personnel ont notamment été infectés par le premier SARS-CoV, le virus responsable de l’épidémie de SRAS au début des années 2000. Dans certains cas, des transmissions secondaires ont même été observées, heureusement contenues à temps, ce qui a permis d’éviter une propagation plus large.

Compte tenu de l’impact potentiel d’une nouvelle pandémie, on comprend qu’un risque même faible d’accident impliquant un virus à potentiel pandémique soit difficilement acceptable. D’autant que les bénéfices attendus de certaines manipulations à haut risque restent incertains, et qu’il existe souvent des approches alternatives, par exemple l’utilisation de pseudovirus 1, permettant d’explorer des questions scientifiques similaires sans exposer à des dangers comparables. Dans ces conditions, il paraît raisonnable de limiter très strictement, voire d’interdire, les expérimentations les plus risquées.

Se pose enfin la question de la diffusion des connaissances. La publication détaillée de protocoles permettant, par exemple, de ressusciter des virus anciens comme celui de la grippe espagnole, ou de manipuler des orthopoxvirus proches du virus de la variole, expose à un autre type de menace. Le risque d’accident de laboratoire s’y double d’un risque d’utilisation malveillante des travaux publiés à des fins d’armement biologique. Comme je le relate dans le premier tome de Sapiens et les microbes, l’histoire montre que de telles armes ont déjà été employées. Lors du siège de Caffa au XIVᵉ siècle, des cadavres infectés par la peste ont été catapultés par les Mongols dans la ville assiégée. Au XVIIIᵉ siècle, en Amérique du Nord, des couvertures contaminées par la variole furent utilisées dans des conflits opposant l’armée britannique aux tribus amérindiennes qui s’étaient rebellées. Plus récemment, durant la Seconde Guerre mondiale, l’armée japonaise mena en Chine des expérimentations impliquant le largage de puces infectées par la peste. Rien ne permet d’affirmer que l’humanité serait aujourd’hui définitivement prémunie contre ce type de dérive. Dans un contexte où l’ingénierie des virus devient de plus en plus accessible, laisser librement circuler dans la littérature scientifique des descriptions précises permettant de fabriquer de telles armes apparaît, à tout le moins, comme une grave imprudence.

Le problème est encore aggravé par l’essor de l’IA générative. Les auteurs d’un rapport international publié en février 2026 relèvent ainsi avec inquiétude que des chercheurs ont démontré qu’un modèle d’IA pouvait « concevoir un virus considérablement modifié, sans indications préalables », ajoutant que « certaines versions de ces modèles sont également capables de concevoir de nouveaux agents pathogènes plus nocifs que leurs équivalents naturels » 1 | . Dans ce contexte, la publication de protocoles expérimentaux impose une responsabilité accrue. Les chercheurs doivent désormais avoir à l’esprit que leurs travaux peuvent être exploités à des fins malveillantes. Ils doivent également considérer que des acteurs mal intentionnés peuvent s’appuyer sur des modèles d’IA entraînés à partir des données issues de la littérature scientifique, y compris celles décrivant précisément ces expériences.

Vous évoquez, dans ce second tome, les entreprises de désinformation à tous les niveaux. N’ont-elles pas jalonné toute l’histoire des pandémies ? Qu’ont-elles de spécifique aujourd’hui ?

Les entreprises de désinformation accompagnent les pandémies depuis les premières grandes crises sanitaires décrites par l’Histoire. L’un des plus anciens exemples remonte à la peste antonine, probablement due à la variole, qui ravagea l’Empire romain sous Marc Aurèle. La responsabilité en fut attribuée à Avidius Cassius, général romain dont les troupes auraient profané un temple d’Apollon lors de la prise de Séleucie en 166. Cette accusation permit de le discréditer lorsqu’il devint politiquement menaçant pour l’empereur.

Par la suite, chaque pandémie, ou presque, s’accompagna de récits façonnés par les intérêts de ceux qui les diffusaient. L’émergence de la syphilis à la fin du XVe siècle en offre une illustration classique. La maladie, appelée « mal français » par les Italiens et « mal de Naples » par les Français, fut successivement attribuée à des relations sexuelles entre lépreux et prostituées, à des pratiques d’anthropophagie, à des empoisonnements, mais aussi à des causes météorologiques, comme des inondations, ou cosmologiques, comme des configurations planétaires particulières. Des schémas explicatifs comparables réapparurent au début des années 1980 lorsque le sida fut identifié aux États-Unis.

Les campagnes de désinformation contemporaines mobilisent encore des ressorts similaires, mais elles s’appuient désormais sur des arguments technologiques que les sociétés anciennes ne pouvaient concevoir, puisqu’elles ignoraient l’existence même des microbes. L’innovation majeure réside dans l’attribution de l’émergence de nouveaux agents pathogènes à des manipulations de laboratoire. Le cas du sida est particulièrement instructif. Cette maladie fit l’objet d’opérations de désinformation à grande échelle, dont certaines furent orchestrées par les services de renseignement du bloc de l’Est durant la guerre froide. L’objectif était d’affaiblir la diplomatie américaine en diffusant l’idée que le virus du sida aurait été créé à Fort Detrick, dans le Maryland, lors d’expériences de recombinaison entre deux virus menées par l’armée américaine. Cette thèse était d’autant moins plausible que les techniques de recombinaison virale n’étaient pas encore maîtrisées à l’époque.

Avec les progrès de la virologie, la possibilité d’un accident impliquant un virus manipulé en laboratoire est toutefois devenue concevable. Lorsqu’un nouvel agent infectieux apparaît, il devient alors difficile de distinguer ce qui relève de rumeurs délibérément construites pour déstabiliser des institutions, et ce qui procède d’interrogations légitimes tant que les circonstances exactes d’émergence ne sont pas élucidées.

Une autre caractéristique contemporaine tient au rôle des réseaux sociaux dans la diffusion rapide et massive de récits concurrents. Leur influence est indéniable, mais leur analyse détaillée dépasse mon champ d’expertise.

Vous écrivez que « les récits sont des outils précieux mais aussi des armes pouvant être redoutables » et l’illustrez par la stigmatisation de certains patients (lépreux du Moyen Âge, syphilitiques à la Renaissance, malades du sida du XXe siècle…). On pourrait aussi ajouter les mises en cause de supposés responsables (les Juifs dans certaines épidémies, les Asiatiques lors de la Covid-19…). Les choses n’évoluent-donc pas ?

On aurait pu penser que les progrès des connaissances scientifiques feraient reculer les controverses et la stigmatisation associées à l’émergence de nouvelles pandémies. Nous disposons aujourd’hui d’outils puissants pour analyser l’origine d’un agent infectieux, notamment grâce à la comparaison de ses séquences génétiques avec celles de virus ou de bactéries apparentés. Nous connaissons mieux les réservoirs naturels, les mécanismes d’évolution, les recombinaisons possibles et les modes de transmission. Pourtant, malgré ces avancées, certaines questions majeures demeurent sans réponse.

Le Baratin, Hugo Kauffmann (1844-1915)

Nous ne connaissons toujours pas avec certitude l’origine de l’épidémie d’Ebola qui a frappé l’Afrique de l’Ouest en 2014. De même, l’origine de la pandémie de Covid-19 n’a pas été établie de façon définitive. Dans le cas d’Ebola, la difficulté tient en partie à la complexité écologique des forêts tropicales, où identifier l’espèce animale servant de réservoir constitue un défi considérable. Cette explication est moins convaincante pour la Covid-19, où il s’agissait surtout d’identifier un mammifère terrestre ayant hébergé le virus suffisamment longtemps pour qu’il s’adapte à son hôte. Le nombre d’espèces plausibles – chien viverrin, civettes, renards, entre autres – était relativement limité. Pourtant, les investigations n’ont pas permis d’apporter de preuve décisive.

Il faut reconnaître que cet échec s’explique en grande partie par des obstacles politiques et géopolitiques. La mission d’enquête envoyée par l’Organisation mondiale de la santé est restée étroitement encadrée par les autorités chinoises et n’a pas eu accès direct à des éléments essentiels, tels que les données cliniques détaillées des premiers cas ou certains documents de laboratoire susceptibles d’éclairer les circonstances initiales de l’émergence. Cette opacité a alimenté les suspicions, à la fois à l’égard de certains chercheurs et des autorités politiques. Dans un tel contexte, la frontière entre interrogations légitimes et récits complotistes devient plus difficile à tracer.

En revanche, certaines formes de stigmatisation ont reculé. Je n’ai pas connaissance, par exemple, de théories attribuant aux populations juives une quelconque responsabilité dans la propagation de la pandémie de Covid-19, comme ce fut le cas lors de la peste noire au Moyen Âge ou au XIXe siècle durant les premières pandémies de choléra. Sur ce point au moins, un progrès peut être constaté, même si la tentation de désigner des responsables demeure une constante de l’histoire des pandémies.

Référence


[1] Bengio Y et al. , « Rapport international sur la sécurité de l’IA 2026 », Institut britannique de sécurité de l’IA, février 2026. Sur internationalaisafetyreport. org

1 Un pseudovirus est un virus artificiellement modifié, auquel on a enlevé une partie de son matériel génétique. Conçu pour imiter le comportement d’un virus pathogène, il ne possède pas la capacité de causer une infection réelle.