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Les problèmes de la philosophie de l’histoire

Publié en ligne le 28 octobre 2026
Les problèmes de la philosophie de l’histoire
Georg Simmel
PUF, 2026, 336 pages, 25 €

Les Presses universitaires de France relancent cette année leur collection « Sociologies », fondée en 1977 par Raymond Boudon et François Bourricaud et désormais dirigée par Gérald Bronner. Celui-ci souhaite en faire une vitrine de la sociologie dans sa dimension scientifique, en republiant des classiques, mais aussi des traductions et des inédits. Je possède moi-même quelques volumes de cette vénérable collection : sa renaissance ne pouvait donc que retenir mon attention. Elle s’ouvre avec la réédition des Problèmes de la philosophie de l’histoire de Georg Simmel (1858-1918), philosophe et sociologue allemand. Publié en allemand en 1892, puis remanié en 1905 et en 1907, l’ouvrage a été traduit en français par R. Boudon en 1984.

L’importante introduction de R. Boudon, heureusement conservée, présente l’ouvrage comme une véritable étude d’épistémologie des sciences historiques et sociales. Il y lit G. Simmel à travers l’individualisme méthodologique : les phénomènes sociaux doivent, lorsque cela est possible, être rapportés aux actions, raisons et « contenus de conscience » des individus. Cette lecture s’appuie sur la place que Simmel accorde à la compréhension des acteurs, sans épuiser sa réflexion sur les conditions de la connaissance historique. Surtout, l’absence de « lois de l’histoire » comparables à celles de la physique n’interdit nullement l’objectivité. Si R. Boudon souligne la portée générale de ces analyses pour les sciences sociales, G. Simmel s’interroge d’abord sur le statut scientifique de l’histoire.

Le premier chapitre examine les conditions de la connaissance historique. L’historien ne dispose jamais du passé comme d’un objet qu’il lui suffirait de reproduire : il sélectionne des faits, les re-lie, reconstruit les intentions des acteurs et compose avec eux des ensembles intelligibles. L’histoire est donc nécessairement une construction, sans être pour autant arbitraire. G. Simmel examine aussi les ressorts psychologiques de l’action. Habitudes, automatismes, dispositions acquises ou héritées peuvent agir sans être clairement représentés par les acteurs. Certains passages consacrés à la persistance de dispositions façonnées par l’histoire de l’espèce font rétrospective-ment penser à des questions aujourd’hui étudiées par la psychologie cognitive et la psychologie évolutionniste, sans faire toutefois de G. Simmel un précurseur.

Le deuxième chapitre s’attaque aux « lois de l’histoire ». L’auteur ne nie pas l’existence de régularités, mais refuse d’en faire des forces autonomes gouvernant le devenir historique. Les phénomènes complexes doivent autant que possible être rapportés aux éléments et mécanismes qui les composent. Ainsi, « toutes les fois qu’une totalité complexe est décrite comme dotée d’une force propre et comme irréductible aux éléments qui la composent, on peut être sûr qu’on en est à une étape préliminaire de la connaissance ». Ces grandes synthèses permettent toutefois selon lui d’orienter la recherche et peuvent précéder une explication scientifique plus précise.

Le troisième chapitre, consacré au « sens de l’histoire », prolonge cette critique du réalisme naïf. Tous les faits passés ne deviennent pas automatiquement des faits historiques : l’historien sélectionne ce qui lui paraît significatif selon des intérêts, des valeurs et des catégories qui organisent son regard. G. Simmel parle ainsi d’un « seuil de la conscience historique », à l’intersection de la réalité du fait et de l’importance que nous lui reconnaissons, notamment par l’étendue de ses con-séquences. Le choix d’un objet dépend donc aussi de la personnalité et des intérêts du chercheur ; une fois ce choix effectué, l’enquête reste néanmoins soumise à des règles indépendantes de lui.

Le matérialisme historique issu de Marx fournit alors un cas d’école. G. Simmel lui reconnaît une certaine fécondité heuristique, mais conteste qu’on puisse faire de l’économie le principe explicatif exclusif du devenir historique : selon lui, les motivations économiques s’entremêlent à d’autres déterminations. Le matérialisme historique illustre ainsi, malgré ses prétentions réalistes, la manière dont toute connaissance historique sélectionne et met en forme son matériau.

À l’issue de cette lecture, on retiendra que la connaissance historique est une construction. Sa matière réside dans les données historiques, mais sa forme dépend des règles de la connaissance. Cela ne conduit pas au scepticisme : une connaissance peut être objective sans être la copie du réel. Sans offrir un état des recherches contemporaines, cet ouvrage constitue un jalon pour réfléchir à la sélection des faits, à l’explication des actions et aux conditions de l’objectivité. Ce livre dense intéressera surtout les lecteurs attirés par l’épistémologie des sciences humaines, et disposés à une lecture exigeante.