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Visages de la recherche contemporaine

Publié en ligne le 12 mai 2026
Visages de la recherche contemporaine
Au cœur des enjeux et des difficultés de la recherche scientifique publique française du XXIe siècle
Fabien Nogier
Éditions Matériologiques, 2026, 405 pages, 30 €

Fabien Nogier est « un ingénieur aux prises avec les enjeux énergétiques et environnementaux de l’industrie », passionné par les sciences.

Pour ce livre, plutôt qu’une analyse épistémologique ou bibliographique, il a choisi une approche directe et s’est entretenu avec des scientifiques, afin de savoir « ce qu’ils font dans leurs laboratoires, et comment ils le font ». L’auteur s’est focalisé sur les caractéristiques et les problématiques communes de tous les intervenants, par exemple pourquoi ont-ils choisi de travailler sur tel ou tel sujet, est-ce un travail collectif, sont-ils en compétition ?

Il en ressort un essai qui se penche sur la recherche publique française contemporaine en s’intéressant directement aux acteurs qui la font vivre. Le livre rassemble 55 entretiens qui ont été réalisés avec des chercheuses et chercheurs de tous horizons (mathématiques, chimie, biologie, anthropologie, histoire, économie, langues, psychologie, géosciences…). Pour chacun des thèmes discutés, après une courte introduction, la parole est donnée aux personnes interrogées et l’auteur ajoute ses commentaires.

Le livre aborde les principaux points suivants : le quotidien des laboratoires (comment ils travaillent, les relations entre chercheurs, l’interdisciplinarité), la liberté académique (comment les politiques de financement et les pressions administratives affectent les sujets sur lesquels ils travaillent), la science et la société (se sentent-ils compris, quel est l’impact de leurs travaux ?).

Malgré la diversité des intervenants, la lecture de cet essai est fluide et toujours très compréhensible. Il offre véritablement une plongée dans les coulisses de celles et ceux qui font la science, mêlant leur passion pour leur discipline, les difficultés bureaucratiques et l’importance pour la société d’une recherche publique libre. L’auteur s’attache à montrer qu’on ne peut pas anticiper les bénéfices futurs d’une découverte fondamentale. Il s’écoule parfois de très longues périodes entre une innovation théorique et son application pratique. Un exemple très développé dans le livre est l’invention, dans la deuxième moitié du XXe siècle, de la tomodensitométrie aux rayons X assistée par ordinateur (scanner). Cette méthode d’imagerie médicale a ses racines dans la découverte des rayons X par Wilhelm Röntgren en 1895. Enfin, tous les chercheurs n’ont pas vocation à produire de l’innovation directement utilisable mais ils contribuent à la production de connaissances, ce qui est une fin en soi. Ce sont des éléments clés pour penser la place de la recherche et de la science dans la société.

En dépit de qualités indéniables et d’une solide bibliographie, cet essai souffre de certaines faiblesses liées à la méthodologie employée. Parmi les personnes interviewées il y a une sous-représentation de chercheurs en début de carrière (seulement deux doctorants et trois post-doctorants) ce qui prive l’essai d’un éclairage neuf. Certains récits contradictoires ne sont pas tranchés mais seulement juxtaposés sans analyse synthétique (le conspirationnisme et la science, la fraude scientifique, le processus de revue par les pairs). On ne trouvera pas dans ce livre de données quantitatives pour mesurer l’ampleur de certains problèmes décrits (pression à publier, lourdeur administrative, difficultés financières) et il n’y a pas de hiérarchisation des problèmes. Par ailleurs, l’ouvrage offre une vision de la recherche publique exclusivement hexagonale (le titre aurait pu être « Visages de la recherche contemporaine française »), et passe totalement sous silence la recherche fondamentale conduite dans des entreprises privées.

Enfin, du fait de sa méthodologie, cet essai reste strictement endogène et on n’y trouvera pas de commentaires extérieurs au monde des chercheurs (décideurs politiques, investisseurs, industriels).

En résumé, malgré quelques lacunes, ce livre très facile à lire pourra intéresser les lecteurs voulant comprendre comment se fait en France la recherche scientifique contemporaine.