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Pesticides et cancers : une couverture médiatique trompeuse

Publié en ligne le 28 septembre 2026 - Science et médias -

Que les pesticides soient une cause importante de cancer et qu’ils contribuent à l’augmentation de la fréquence observée de certains d’entre eux sont des opinions largement répandues. Ce sujet occupe régulièrement l’espace médiatique et est devenu un enjeu politique majeur dans notre pays. Quelques points importants méritent d’être explicités pour clarifier le débat.

Une grande variété de pesticides

La variété des produits phytosanitaires (autre terme pour désigner les pesticides) est très importante. Il y a les fongicides, bactéricides et virucides, les herbicides et anti-mousse, les insecticides, acaricides, nématicides et médiateurs chimiques… [1]. Et dans chacune de ces catégories, on trouve des produits chimiques complètement différents. Il est donc peu raisonnable d’attendre que ces différents produits aient les mêmes effets toxiques. Les agences en charge de la délivrance des autorisations de mise sur le marché évaluent donc chaque substance individuellement, en étudiant « ses propriétés intrinsèques » et en cherchant à « identifier les dangers qu’elle présente pour l’Homme et l’environnement ».

En avril 2021, 468 substances actives étaient approuvées au niveau européen, parmi lesquelles 319 entraient dans la composition d’au moins un produit autorisé en France pour l’agriculture [2].

Évolution de l’usage des pesticides

En France, entre 2009 et 2023, les ventes de l’ensemble des produits phytosanitaires en agriculture sont restées à peu près stables, passant de 64,2 à 65,6 milliers de tonnes. Mais parmi ces ventes, celles de substances utilisables en agriculture biologique ont augmenté de 8,8 à 23,8 milliers de tonnes, et celles de substances cancérogènes avérées (substances actives classées cancérogènes, mutagènes et reprotoxiques) ont baissé de 6,1 à 0,09 milliers de tonnes [3]. Cette diminution de l’emploi des substances cancérogènes contraste avec l’idée que les pesticides sont responsables de l’augmentation de certains cancers.

Pesticides et cancers : que dit l’épidémiologie ?

Pour savoir si une exposition à une substance donnée augmente le risque de cancer, il est raisonnable de commencer par étudier les populations les plus exposées. Les fréquences de cancer chez les agriculteurs et chez les épandeurs ont ainsi été examinées en rassemblant les données de huit cohortes de travailleurs agricoles de six pays, dont la France (cohorte Agrican) [4]. Ces données montrent une incidence globale du cancer plus faible chez les travailleurs agricoles, hommes ou femmes, que dans la population générale (voir l’encadré).

Laboureur dans un champ, Vincent van Gogh (1853-1890)

Les agriculteurs ont un risque de cancer globalement inférieur à celui de la population générale, expliqué par un risque inférieur pour de nombreuses localisations. Un mode de vie plus sain que celui de la population générale explique probablement une grande partie de la différence. Ceci peut masquer un effet délétère de l’exposition aux pesticides, mais cette étude montre toutefois que, si cet effet existe, il est bien inférieur à celui du mode de vie. Rien ne permet donc de parler du « lourd tribut » payé par les agriculteurs à cause de leur exposition aux pesticides, comme c’est parfois affirmé [5].

Résultats de l’étude de huit cohortes de travailleurs agricoles dans six pays dont la France

L’analyse a porté sur l’incidence du cancer chez plus de 248 000 travailleurs agricoles dans six pays (France, États-Unis, Australie, Norvège, Danemark et République de Corée).

La figure montre le rapport entre le nombre de cancers observé chez les travailleurs agricoles et le nombre de cancers attendu au risque de la population générale, avec son intervalle de confiance (IC). Si le point est à gauche de la ligne verticale rouge, les agriculteurs ont un risque de cancer inférieur au risque de la population générale. Si l’intervalle de confiance est entièrement à gauche de cette verticale (point bleu), les agriculteurs ont un risque de cancer significativement inférieur au risque dans la population générale. Inversement si l’intervalle de confiance est entièrement à droite de cette verticale (point rouge), les agriculteurs ont un risque de cancer significativement supérieur au risque dans la population générale.

Chez les hommes, le seul intervalle de confiance entièrement à droite de la verticale en 1 (point rouge) correspond au cancer de la prostate : les agriculteurs ont un risque de cancer de la prostate significativement augmenté de 6 % (IC : 1 % – 12 %) par rapport au risque dans la population générale.

Chez les femmes, les seuls intervalles de confiance entièrement à droite de la verticale en 1 correspondent au mélanome de la peau et au myélome multiple : les agricultrices ont un risque de mélanome significativement augmenté de 8 % (IC : 1 % – 38 %) et un risque de myélome significativement augmenté de 27 % (IC : 4 % – 54 %) par rapport au risque dans la population générale.

Source
Togawa K et al., “Cancer incidence in agricultural workers : findings from an international consortium of agricultural cohort studies (AGRICOH)”, Environment International, 2021, 157 :1-11.

Des maladies professionnelles avérées

Les expositions professionnelles à certains pesticides sont néanmoins la cause de maladies, notamment de cancers et de maladies de Parkinson. Une étude menée par Centre international de recherche sur le cancer (Circ) de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et financée par l’Institut national du cancer (Inca), a porté sur la part de cancers attribuables aux facteurs de risque liés au mode de vie et à l’environnement en France métropolitaine en 2015 (tabac, alcool, alimentation, obésité…) [6].

Cette année-là, 346 000 nouveaux cas de cancer ont été diagnostiqués dont 142 000 attribuables aux facteurs de risque étudiés. Dans cette étude, les expositions professionnelles des travailleurs agricoles à trois insecticides ont été étudiées : le diazinon, le lindane et le malathion. Le diazinon a été estimé responsable de 65 cancers du poumon et 20 lymphomes non hodgkiniens, le lindane responsable de 28 lymphomes non hodgkiniens, et le malathion de 16 cancers de la prostate et de 28 lymphomes non hodgkiniens. Seul le lindane est considéré comme certainement cancérogène par le Circ [7]. Le diazinon et le malathion sont classés parmi les cancérogènes probables [8]. Le lindane est interdit en France pour les usages agricoles depuis 1998 (pour les usages biocides – traitement du bois – depuis 2006 et pour les usages pharmaceutiques depuis 2007) [9]. Le diazinon ne dispose plus d’autorisation en Europe depuis 2007 [10]. Aucun produit à base de malathion n’est plus autorisé en France depuis 2008 [11]. Les conséquences de ces expositions sont donc réelles mais peu importantes et ces produits ne sont plus utilisés.

Pour pouvoir estimer les conséquences des expositions aux autres pesticides classés comme cancérogènes certains ou probables – glyphosate (mais sa cancérogénicité est discutée), insecticides non arsenicaux en milieu professionnel, captafol, dibromure d’éthylène –, il faut une estimation de la prévalence de l’exposition et de l’augmentation des risques associés à cette exposition. L’expertise collective de l’Inserm de 2021 [12] conclut seulement en termes de présomption forte ou faible de liens entre exposition aux pesticides et risque, et ne fournit pas d’estimation des risques attribuables au chlordécone ou aux inhibiteurs de la succinate déshydrogénase.

L’importance de la dose

Les risques de cancer chez les travailleurs agricoles exposés professionnellement à des pesticides certainement ou probablement cancérogènes cités dans le paragraphe précédent sont donc réels, mais ils ne sont pas très élevés. Il sera donc difficile de mettre en évidence une augmentation des risques dans la population générale qui est exposée à des doses beaucoup plus faibles. Beaucoup d’énergie est dépensée par certaines associations pour mettre en évidence des traces de produits toxiques dans des prélèvements biologiques ou dans l’environnement. L’évolution des techniques de détection permet aujourd’hui de retrouver des quantités infimes dans les prélèvements. Une contamination générale de la population est alors souvent évoquée dans les médias, mais c’est la dose qui fait le poison.

L’effet cocktail

Le terme « effet cocktail » est souvent utilisé avec l’idée que la toxicité d’un mélange de substances chimiques est « généralement plus élevée que la toxicité individuelle la plus forte » [13].

Ce n’est vrai que si l’exposition à chacune des deux substances augmente le même risque, les effets pouvant s’ajouter, voire se multiplier. Mais le terme « effet cocktail » est aussi utilisé pour affirmer l’existence d’effets qui ne seraient pas prévisibles à partir des effets de chaque substance individuelle à forte dose, mais qui seraient la conséquence d’une combinaison spécifique de plusieurs de ces substances à faible dose. Compte tenu du nombre élevé de substances à étudier, et de la variété de leurs caractéristiques, l’étude de tels effets cocktails représenterait un travail considérable. Ce qui est certain, c’est que la population est exposée à une combinaison de centaines de substances à de faibles voire très faibles doses. Imaginer que ces combinaisons sont des causes de cancer à la fois majeures et non identifiées est pour l’instant une affirmation purement spéculative.

Pourquoi on ne peut pas attribuer les augmentations de la fréquence de certains cancers aux « pesticides »

Les médias rapportent une augmentation importante du nombre de cancers en France, passé de 216 000 en 1990 à 433 000 en 2023 (voir l’articlep. 19). Cette information est le plus souvent interprétée comme un accroissement du risque. Mais l’essentiel de cette augmentation est dû à l’accroissement et au vieillissement de la population. Pour étudier l’évolution du risque, il faut calculer des taux d’incidence à âge égal en utilisant une population standard. Et il faut aussi analyser l’évolution du risque de mourir d’un cancer dans la population, car les changements de pratiques diagnostiques peuvent conduire à une augmentation de l’incidence sans augmentation de la mortalité.

Chez les hommes, le taux d’incidence standardisé pour l’ensemble des cancers est à peu près stable depuis 2013 ; l’augmentation observée de 1998 à 2006 est due au surdiagnostic du cancer de la prostate lié au dépistage, et la mortalité par cancer standardisée sur l’âge diminue régulièrement. Chez les femmes, l’incidence standardisée augmente régulièrement depuis 1990, et l’augmentation récente est entièrement expliquée par celle du cancer du poumon lié au tabagisme féminin, et la mortalité par cancer diminue régulièrement [14]. L’augmentation du nombre total de cancers traduit donc surtout une évolution démographique.

Erna avec une cigarette, Ernst Ludwig Kirchner (1880-1938)

On observe cependant des augmentations de l’incidence de certains cancers, associée ou non à une augmentation de la mortalité. Les augmentations les plus importantes sont celles de l’incidence et de la mortalité par cancer du poumon chez les femmes. On observe aussi une augmentation de l’incidence et de la mortalité par cancer du pancréas chez les hommes et chez les femmes. Certains chercheurs n’hésitent pas à attribuer ces augmentations aux pesticides [15] sur la base d’une analyse très complexe de données peu convaincantes [16]. Pour qu’une exposition contribue à l’augmentation d’un risque, il faut que la prévalence de l’exposition ait elle-même augmenté. Or rien n’indique une augmentation de l’exposition de la population aux pesticides, aux perturbateurs endocriniens ou à la pollution. Au contraire, on assiste à une diminution des expositions aux pesticides les plus toxiques [3] et de la pollution [17].

Les cancers évitables

On estime qu’environ 40 % des cancers seraient évitables et dus à des facteurs identifiés (tabac, alcool, sédentarité, obésité…) [6]. De nombreuses associations militant contre l’usage des pesticides en tirent la conclusion que les 60 % restants seraient dus à l’environnement, et notamment à l’exposition aux pesticides, aux perturbateurs endocriniens et à la pollution. Et il serait alors possible de les éviter. Aucune donnée objective ne permet d’étayer cette affirmation.

Les effets nocifs de certains pesticides sont réels, et il est essentiel de chercher à réduire les expositions pour protéger les travailleurs concernés (voir l’analyse de l’Inserm citée plus haut [12]). Mais l’ordre de grandeur de ces effets est bien trop faible pour espérer que leur éradication diminue nettement le risque de cancer dans la population générale. Les perturbateurs endocriniens, composés capables d’interagir avec le système hormonal, incluent, tout comme les pesticides, de très nombreuses substances chimiques, leur toxicité est seulement suspectée [18].

Conclusion

Les interprétations erronées des données épidémiologiques peuvent conduire à un sentiment général de menace sanitaire non prise en compte pour des raisons politiques ou économiques. Elles peuvent convaincre des patients que les pesticides sont la cause de leur maladie.

On confond souvent danger théorique et risque réel. Qu’une substance soit classée comme cancérogène ne veut pas dire que l’exposition dans la vie quotidienne entraîne un risque mesurable pour la santé. En épidémiologie, le risque dépend des niveaux et de la durée d’exposition. Aujourd’hui, rien n’indique que les traces de pesticides dans l’environnement ou les résidus de pesticides dans l’alimentation soient un facteur significatif de l’évolution des cancers en France.

Les principaux facteurs de risque de cancer sont connus : le tabac reste le plus important, responsable d’environ 20 % des cancers (68 000 cas par an), suivi de l’alcool avec 8 % (28 000 cas par an). Fumer multiplie par dix le risque de cancer du poumon, et l’association tabac-alcool multiplie par plus de trente le risque de cancers des voies aérodigestives supérieures.

Références


1 | Anses, « L’Anses et l’autorisation des produits phytopharmaceutiques en 20 questions », 17 janvier 2025.
2 | Ladet N, « Produits phytopharmaceutiques, comment sont-ils réglementés ? », Inrae, 27 avril 2021.
3 | SDES, « État des lieux des ventes et des achats de produits phytosanitaires en France en 2023 », 2 juin 2025. Sur statistiques.developpement-durable.gouv.fr
4 | Togawa et al., “Cancer incidence in agricultural workers : findings from an international consortium of agricultural cohort studies (AGRICOH)”, Environment International, 2021, 157 :1-11.
5 | Sécurité sociale de l’alimentation, « Pour une sortie des pesticides de synthèse ! », pétition, 15 juillet 2025. Sur securite-sociale-alimentation.org
6 | Centre international de recherche sur le cancer, « Les cancers attribuables au mode de vie et à l’environnement en France métropolitaine », rapport, 2018. Sur gco.iarc.fr
7 | IARC, “DDT, Lindane, and 2,4-D : monographs on the evaluation of carcinogenic risks to humans”, 2016, vol.113.
8 | IARC, “Some Organophosphate Insecticides and Herbicides”, Monographs on the Evaluation of Carcinogenic Risks to Humans”, 2017, vol. 112.
9 | Anses, « Évaluation du devenir du lindane dans l’environnement et analyse des concentrations dans les médias d’exposition », Rapport d’expertise collective, novembre 2025.
10 | Union européenne, “Commission decision of 6 June 2007 concerning the non-inclusion of diazinon in Annex I to Council Directive 91/414/EEC and the withdrawal of authorisations for plant protection products containing that substance”. Sur eur-lex.europa.eu
11 | Légifrance, « Avis aux fabricants, distributeurs et utilisateurs de produits phytopharmaceutiques contenant les substances carbaryl, trichlorfon, oxydemethon methyl, thiodicarbe, fenithrothion, dichlorvos, malathion ou diazinon », 4 septembre 2007.
12 | Inserm, « Pesticides et effets sur la santé : nouvelles données », rapport, 2021.
13 | Rivet D, « Effet cocktail : quelle est la toxicité d’un mélange de polluants ? », 1er décembre 2023. Sur ecotoxicologie.fr
14 | Hill C, « Évolution de la fréquence des cancers en France », Bulletin du cancer, 2025, 111 :33-6.
15 | Brugel M et al., “Pesticides and risk of pancreatic adenocarcinoma in France : a nationwide spatiotemporal ecological study between 2011 and 2021”, European Journal of Epidemiology, 2024, 39 :1241-50.
16 | Bréon FM, « Les pesticides sont-ils un facteur de l’augmentation des cancers du pancréas ? », Association française pour l’information scientifique, 9 février 2025. Sur afis.org
17 | Urbano S, Druart A, « Le rapport Secten édition 2025 vient d’être publié », Citepa, 5 août 2025. Sur citepa.org
18 | Inserm, « Perturbateurs endocriniens : des risques potentiels ou avérés pour la santé humaine », 6 mai 2024.

Publié dans le n° 357 de la revue


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L'auteur

Catherine Hill

Catherine Hill est épidémiologiste et biostatisticienne, spécialiste de l’étude de la fréquence et des causes du (…)

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