Cadmium : connaissances scientifiques déformées et enjeux de santé publique brouillés
Publié en ligne le 10 octobre 2026 - Science et médias -
coordonné par Jean-Paul Krivine et réalisé avec le support des commissions médecine, agriculture et alimentation de l’Afis
La publication en mars 2026 par l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) d’un rapport sur le cadmium [1] a donné lieu à une nouvelle flambée médiatique anxiogène évoquant une « bombe sanitaire » et un « poison au bout de la fourchette ». Malheureusement, cet emballement a instrumentalisé les connaissances scientifiques au profit d’un discours qui brouille les vrais enjeux de santé publique ainsi que les solutions efficaces qui pourraient être apportées.
Des risques identifiés de longue date, une flambée médiatique récente
Les risques du cadmium dans l’alimentation sont connus depuis longtemps et font l’objet d’une surveillance continue dès les années 1970, avec une première réglementation européenne en 1983 [2]. En 1995, le Comité scientifique de l’alimentation humaine (CSAH, ancêtre de l’Autorité européenne de sécurité des aliments – Efsa) recommande « de maintenir l’exposition alimentaire au cadmium aussi basse que possible » [3] et en 2001, une réglementation européenne fixe des premières teneurs maximales en cadmium pour de nombreux aliments [4]. En 2011, l’Anses met pour la première fois en évidence un dépassement de la dose hebdomadaire tolérable chez 0, 6 % des adultes et 15 % des enfants [5]. En 2021, Santé publique France s’inquiète en constatant qu’« un peu moins de la moitié de la population adulte française […] présentait une cadmiurie [cadmium dans les urines] supérieure à la valeur recommandée par l’Anses ». L’agence sanitaire appelle alors à « poursuivre les mesures visant à diminuer les expositions de la population générale à ces substances, en agissant en particulier sur les sources d’exposition » (alimentation, tabac) [6]. Il n’y avait pas eu de réactions significatives à cette alerte.
La médiatisation a dû attendre encore quatre ans et a pris une forme anxiogène et biaisée. Tout d’abord, en février 2025 le documentaire de Zone interdite diffusé sur M6 annonce mettre « en lumière l’omniprésence de ce toxique, notamment dans un aliment emblématique : le pain » avec des « traces de cadmium dans tous les échantillons » et impute l’entière responsabilité aux engrais phosphatés [7]. Mais c’est surtout une collaboration entre le docteur Pierre Souvet, médecin et président de l’Asef (Association santé environnement France) et le docteur Pascal Meyvaert, coordinateur du groupe de travail « Santé environnementale » de la Conférence nationale des unions régionales des professionnels de santé médecins libéraux (CN URPS-ML) – qui va enclencher l’emballement médiatique. L’Asef est une association connue pour ses campagnes contre les supposés risques pour la santé des antennes-relais de la téléphonie mobile [8], sa promotion de médecins naturopathes [9] ou encore le trouble jeté sur la sûreté des vaccins utilisant l’aluminium comme adjuvant [10]. Lors de la pandémie de Covid, l’association prend également clairement position pour défendre l’hydroxychloroquine (voir l’enquête du journal L’Express sur l’action de cette association et de son président [11]).
Le 24 avril 2025, Pierre Souvet est l’intervenant du webinaire organisé par la CN URPS-ML consacré au cadmium [12]. Il en résulte un communiqué de l’association de médecins qui se focalise principalement sur les risques de cancers qui seraient liés au cadmium dans l’alimentation, et particulièrement le cancer du pancréas [13].
Une médiatisation scientifiquement biaisée
La médiatisation se structure d’emblée de façon biaisée ou fausse sur trois plans.
Tout d’abord, le risque principal et avéré du cadmium dans l’alimentation – les atteintes rénales et osseuses – est largement éclipsé au profit d’une « bombe sanitaire » annoncée sur les cancers à venir, en particulier le cancer du pancréas. Pourtant, le risque cancérogène par voie alimentaire n’est, à ce jour, absolument pas démontré, et si le Centre international de recherche sur le cancer – organisme dépendant de l’OMS – l’a classé « cancérigène certain pour l’Homme », c’est pour des expositions professionnelles par inhalation. Mais cette précision sera quasiment toujours omise dans la médiatisation (voir l’article de Jean-Paul Krivine, « Cadmium dans l’alimentation : les véritables enjeux de santé publique »).
Ensuite, les engrais phosphatés sont devenus, dans le débat public, le responsable unique du cadmium dans l’alimentation. Pourtant, la teneur en cadmium des sols résulte largement de la composition naturelle des sols et de la pollution historique (atmosphérique et agricole). Et s’il est utile de réduire les apports agricoles principalement liés aux engrais minéraux phosphatés, le projet de loi adopté le 3 juin 2026 par l’Assemblée nationale et visant à réduire les taux de cadmium admissibles dans les engrais phosphatés utilisés en France n’aura quasiment aucun impact significatif avant plusieurs décennies (voir l’article de Jean-Paul Krivine, « Cadmium dans les sols : une décision à l’impact très marginal »). Des dimensions agronomiques et génétiques qui auraient un impact bien plus réel sont écartées du débat public (voir l’article de Stéphane Varaire, « Cadmium dans l’assiette : réduire notre exposition par l’agronomie et la génétique »). L’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae) souligne en ce sens que « cultiver des variétés qui accumulent le moins de cadmium apparaît comme la solution la plus immédiatement mobilisable » [14].
Enfin, l’importance du cadmium inhalé par les fumeurs est quasiment ignorée, alors qu’il s’agit d’un enjeu sanitaire majeur et parfaitement documenté.
Par ailleurs, une controverse dans la controverse s’est développée : l’alimentation bio serait-elle moins impactée et pourrait-elle représenter une alternative ? L’Anses a répondu négativement à cette question, suscitant une forte réaction de la filière bio (voir les articles de Stéphane Varaire, « L’agriculture biologique ne protège pas du cadmium » et « Cadmium et bio : le mythe des 48 % »).
L’Anses, dans son évaluation de 2026 [1] identifie plusieurs leviers d’actions considérés « d’intérêt particulier » : réduction de l’exposition du consommateur par la voie alimentaire (contamination des aliments), réduction des apports en cadmium en agissant sur les matières fertilisantes ; évolution des pratiques agricoles, amélioration du contrôle et de la surveillance tout au long de la chaîne de production des denrées alimentaires et réduction de l’exposition au cadmium par la voie tabagique.
De son côté, l’Inrae indique que « cultiver des variétés qui accumulent le moins de cadmium apparaît comme la solution la plus immédiatement mobilisable. Chez le blé dur, les scientifiques canadiens ont déjà identifié un gène qui favorise la rétention du cadmium dans les racines, si bien que ce contaminant est moins exporté vers les graines. Les graines en contiennent donc environ 2 à 3 fois moins. En France, plusieurs variétés de blé possédant ce gène ont été identifiées » [2].
Références
1 | Anses, « Le cadmium : priorisation des leviers d’action pour réduire l’imprégnation de la population française selon une approche d’exposition agrégée », Rapport d’expertise collective, février 2026. Sur anses. fr
2 | Inrae, « Pourquoi y a-t-il du cadmium dans les sols et comment le retrouve-t-on dans l’alimentation ? », 22 mai 2026. Sur inrae. fr
Conclusion
L’emballement médiatique et politique autour du cadmium a déformé une véritable question de santé publique pour la transformer en un procès contre l’agriculture traditionnelle et ses engrais et un prétendu tsunami de cancers que le cadmium pourrait contribuer à expliquer. Cette instrumentalisation n’est pas sans conséquence : elle se focalise sur une solution qui est quasiment sans effet et détourne des autres mesures qui auraient un impact visible à court, moyen et long terme.
1 | Anses, « Le cadmium : priorisation des leviers d’action pour réduire l’imprégnation de la population française selon une approche d’exposition agrégée », Rapport d’expertise collective, février 2026. Sur anses. fr
2 | Conseil des Communautés européennes, « Directive 83/513/CEE du Conseil du 26 septembre 1983 concernant les valeurs limites et les objectifs de qualité pour les rejets de cadmium », 26 septembre 1983. Sur eur-lex. europa. eu
3 | European Commission, “Reports of the Scientific Committee for Food”, Rapport, 1997. Sur ec. europa. eu
4 | Union européenne, « Règlement (CE) n° 466/2001 de la Commission du 8 mars 2001 portant fixation de teneurs maximales pour certains contaminants dans les denrées alimentaires (Texte présentant de l’intérêt pour l’EEE) », 1er mai 2004. Sur op. europa. eu
5 | Anses, « Étude de l’alimentation totale française 2 (EAT 2), tome 2 : Résidus de pesticides, additifs, acrylamide, hydrocarbures aromatiques polycycliques », Avis de l’Anses, Rapport d’expertise, juin 2021. Sur anses. fr
6 | Santé publique France, « Exposition aux métaux de la population française : résultats de l’étude ESTEBAN », Communiqué de Presse, 1er juillet 2021. Sur santepubliquefrance. fr
7 | Lasserre C, « Cet épisode de Zone Interdite diffusé le 26 janvier dévoile un scandale alimentaire nouveau (M6) », M6 Actu, 26 janvier 2025. Sur actu. m6. fr
8 | Association française pour l’information scientifique, « Antennes-relais et santé : des scientifiques répondent à l’ASEF », 30 novembre 2011. Sur afis. org
9 | Doumenc I, « Stimuler sa fertilité, c’est parti ! », Association Santé Environnement France, 26 juin 2020. Sur asef-asso. fr
10 | « L’aluminium, ce métal qui nous empoisonne : la synthèse de l’ASEF », Association Santé Environnement France, 27 avril 2017. Sur asef-asso. fr
11 | Beau A, « Pierre Souvet, l’infatigable cardiologue à l’origine de l’alerte sur le cadmium », L’Express, 8 juin 2026.
12 | URPS Médecins Libéraux, « Webinaire Cadmium : enjeux, perspective et réalité », 24 avril 2025. Sur cn-urps. org
13 | URPS Médecins Libéraux, « Journée mondiale de l’environnement », Communiqué de presse, 2025. Sur urpsml-na. org
14 | Inrae, « Pourquoi y a-t-il du cadmium dans les sols et comment le retrouve-t-on dans l’alimentation ? », 22 mai 2026. Sur inrae. fr
Publié dans le n° 358 de la revue
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Les auteurs
Jean-Paul Krivine
Rédacteur en chef de la revue Science et pseudo-sciences (depuis 2001). Président de l’Afis en 2019 et 2020. (…)
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