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Don d’organes : entre progrès médical et fragilités persistantes

Publié en ligne le 10 octobre 2026 - Santé et médicament -
Introduction du dossier

La toute première tentative de greffe d’organe chez l’être humain a été réalisée en 1906 par le chirurgien français Mathieu Jaboulay, qui a greffé deux patients atteints d’insuffisance rénale avec des reins d’animaux (une chèvre et un porc). Dans les deux cas, les vaisseaux du rein greffé ont été raccordés aux vaisseaux du bras. Mais les greffes ont échoué et les deux patients sont décédés. À cette époque, il n’existait pas encore de traitement permettant de suppléer durablement la fonction rénale en cas d’insuffisance rénale terminale, la première machine de dialyse n’ayant été utilisée avec succès qu’en 1945. Nouvel échec en 1933 quand le chirurgien ukrainien Yurii Voronoy tente la première transplantation d’un rein humain provenant d’un donneur décédé sur une patiente empoisonnée au mercure lors d’une tentative de suicide. Les problèmes rencontrés étaient nombreux : manque d’oxygénation de l’organe pendant le temps où il est privé de circulation sanguine, ce qui dégrade irrémédiablement les tissus au-delà d’un certain délai, problèmes de rejet… La première greffe de rein réellement réussie a lieu en 1954 entre vrais jumeaux : la similitude génétique permet d’éviter pratiquement tout rejet immunitaire. Les greffes de foie (1963) et de cœur (1967) suivent, mais ce n’est qu’à la fin des années 1970 et au début des années 1980, avec l’arrivée d’un médicament immunosuppresseur (la ciclosporine), que le rejet du greffon peut être beaucoup mieux maîtrisé, ouvrant la voie à la généralisation des greffes telles qu’on les connaît aujourd’hui [1].

Si les premières transplantations ont été considérées comme des prouesses médicales et technologiques, aujourd’hui, la pratique pourrait sembler presque banale. En 2024, plus de 173 000 transplantations ont été réalisées de par le monde. Elles concernent principalement le rein (64 %) et le foie (24 %), puis le cœur (6 %), les poumons (5 %) et le pancréas (1 %) [2]. En France, en 2025, ce sont environ 6 000 transplantations qui ont été réalisées, dont 603 greffes rénales avec donneur vivant [3].

Derrière ces chiffres se cachent pourtant une complexité technique toujours présente et un véritable défi organisationnel. La transplantation reste, à ce jour, et malgré de nombreuses recherches prometteuses en cours, dépendante d’une ressource que la médecine ne peut pas produire : des organes humains disponibles au bon moment. Cette contrainte fait du don d’organes un enjeu à la fois médical, logistique, éthique et social (voir l’article de Marco Caruselli et François Crémieux, « Les greffes et l’importance du don d’organes »).

Les difficultés sont nombreuses. En France, au 1er janvier 2026, un peu plus de 23 000 patients étaient en attente d’une transplantation et, en 2025, 966 personnes sont décédées faute d’accès à la greffe [3]. Parmi les différentes causes identifiées, l’opposition au prélèvement de la part du donneur défunt ou de la famille constitue un des points bien identifié (voir les extraits du rapport de la Cour des comptes sur l’activité de l’Agence de biomédecine). L’exemple espagnol, avec ses excellents résultats depuis trois décennies, montre l’importance d’une bonne organisation, de la détection du don à la transplantation, du dialogue avec les familles et de la confiance (voir l’article d’Isabelle Dore, « Dons d’organes : l’exemple espagnol »).

Le don et la greffe de tissus


Le don d’organes est bien identifié par le grand public comme un enjeu important de santé publique. Celui des tissus reste bien moins connu. Si les greffes d’organes permettent souvent d’assurer la survie d’un patient, les greffes de tissus, en restaurant certaines fonctions de l’organisme, sont également essentielles. Celles-ci permettent, par exemple, de soigner des grands brûlés (greffes de peau), de restaurer la vision (greffes de cornée), de reconstruire une anatomie, notamment après certains cancers (greffes osseuses) ou de restaurer des fonctions vasculaires (greffes de valves cardiaques, de vaisseaux sanguins).

Ces tissus peuvent être prélevés sur une personne décédée, mais aussi sur des personnes vivantes. À la différence des organes, les tissus ne font pas l’objet d’une greffe immédiate après prélèvement : ils sont d’abord acheminés vers des banques de tissus, où ils subissent un processus de contrôle avant d’être stockés en vue d’une utilisation ultérieure. Sur le plan légal, le don de tissus obéit aux mêmes règles bioéthiques que le don d’organes.

En 2024, selon l’Agence de biomédecine, 7 165 personnes ont été greffées de la cornée, 173 ont reçu une greffe d’épiderme et 2 250 une greffe vasculaire.

Source
Agence de la biomédecine, « Le don et la greffe de tissus, qu’est-ce que c’est ? », 10 août 2026. Sur agence-biomedecine. fr

La confiance dans le système de don d’organes est un élément clé. Elle repose avant tout sur le sentiment d’équité (que les organes soient attribués selon des critères justes et transparents) et sur la qualité perçue des soins et de la communication avec les professionnels de santé. Elle se fragilise dès qu’apparaît un doute sur cette équité, qu’il s’agisse de scandales de corruption ou de disparités d’accès selon l’origine sociale. Interviennent aussi les croyances religieuses et culturelles relatives au corps, à la mort et à son intégrité après le décès, ou encore la crainte que les médecins ne fassent pas tout leur possible pour sauver un donneur potentiel afin de récupérer ses organes plus tôt [4]. Le trafic d’organes, la traite d’êtres humains ou le tourisme de transplantation sont aussi une réalité dont l’ampleur est difficile à bien évaluer (voir l’article de JeanPaul Krivine, « Trafic d’organes et tourisme de transplantation »).

Les progrès médicaux et techniques sont rapides : greffes à partir d’organes prélevés sur des animaux ( voir ci-après), recherches actives sur la mise au point d’organes artificiels ou bioartificiels [5]. Mais à ce jour, pour la quasi-totalité des patients, le don d’organe reste la seule solution.

Les greffes d’organes d’origine animale (xénogreffes)


La pénurie de greffons d’origine humaine est structurelle et ne fait que s’accroître. Des sources non humaines (biomatériaux, tissus reconstruits, organes animaux) seraient de nature à répondre durablement aux besoins. L’idée est ancienne : les deux premières tentatives de greffe d’organe sur un être humain en 1906 se sont faites à partir d’organes animaux (xénogreffes à partir de reins prélevés sur un porc et une chèvre). Ce qui a changé depuis, c’est la faisabilité.

Le porc s’est imposé devant le singe : organes de taille voisine, maîtrise de l’élevage en conditions sanitaires strictes, risque de transmission d’agents pathogènes moindre et objections éthiques moins vives. Restait le rejet immédiat et brutal, déclenché par des sucres présents à la surface des cellules chez la plupart des mammifères (dont le porc, mais absents chez l’espèce humaine), que notre système immunitaire reconnaît immédiatement comme étrangers. La technologie de ciseau moléculaire CRISPR-Cas9 récemment mise au point permet de les supprimer et d’insérer des gènes humains régulant la coagulation et les protéines du sang qui repèrent, marquent et détruisent les cellules étrangères : on parle d’animaux « humanisés » [1].

Depuis 2022, neuf malades, sans autre recours immédiat qu’une xénogreffe, ont reçu un cœur, un rein ou un foie de porc, à « titre compassionnel », ou bien dans le cadre des tout premiers essais autorisés en 2025 aux États-Unis par la Food and Drug Administration. Pour le rein, les durées de fonctionnement du greffon s’allongent nettement : 52 jours en 2024, 271 en 2025. Pour ce dernier receveur, un greffon humain a pu alors être transplanté [2]. Mais – au moment où nous écrivons – aucun greffon animal n’a encore atteint chez l’Homme les deux ans de fonctionnement en deçà desquels le gain de survie pour le patient reste trop incertain [3]. Pour y parvenir, il faudra comprendre et neutraliser les mécanismes qui détruisent le greffon passé les premières semaines.

La France, pionnière de la transplantation, s’est longtemps tenue en retrait. Un arrêté publié le 30 juillet 2026 organise enfin le dépôt des projets de recherche, mais les règles de bonnes pratiques d’élevage et de prélèvement prévues par la loi de 1998 [4] restent à publier. Dans un rapport adopté le 6 mai 2025, l’Académie nationale de médecine réclame un plan xénogreffes et la définition d’un cadre éthique et sociétal « afin que, dans un contexte de pénurie [de greffons d’origine humaine], leur utilisation soit une chance nouvelle pour les patients et soit bien comprise de la population » [5].

Michel Duprès
Références


1 | Anand RP et al., "Design and testing of a humanized porcine donor for xenotransplantation", Nature, 2023, 622:393-401.
2 | Ladowski JM, Meier RPH, "Xenotransplantation in living human recipients : where we stand in 2026", American Journal of Transplantation, 2026, 26:913-5.
3 | Ata B et al., "A data-driven analysis of patient selection for xenotransplant human clinical trials", Plos One, 2025, 20:e0335767.
4 | Code de la Santé Publique, article L1127-2, 31 juillet 2022.
5 | Lebranchu Y, " Rapport 25-07 : les xénogreffes d’organes, de tissus et de cellules : un plan xénogreffe est nécessaire en France ", Bulletin de l’Académie Nationale de Médecine, 2025, 209:893-904.

Références


1 | Anand RP et al. , “Design and testing of a humanized porcine donor for xenotransplantation”, Nature, 2023, 622 : 393-401.
2 | Ladowski JM, Meier RPH, “Xenotransplantation in living human recipients : where we stand in 2026”, American Journal of Transplantation, 2026, 26 : 913-5.
3 | Ata B et al. , “A data-driven analysis of patient selection for xenotransplant human clinical trials”, Plos One, 2025, 20 : e0335767.
4 | Code de la santé publique, article L1127-2, 31 juillet 2022. Sur legifrance. gouv. fr
5 | Lebranchu Y, « Rapport 25-07 : les xénogreffes d’organes, de tissus et de cellules : un plan xénogreffe est nécessaire en France », Bulletin de l’Académie Nationale de Médecine, 2025, 209 : 893-904.
6 | Watson CJE, Dark JH, “Organ transplantation : historical perspective and current practice”, British Journal of Anaesthesia, 2012, 108 : I29-42.
7| Site du Global Observatory on Donation and Transplantation. Sur transplant-observatory. org
8 | Agence de la biomédecine, « 6 148 greffes d’organes en 2025 : record historique pour la France », 19 février 2026. Sur agence-biomedecine. fr
9 | Martínez-López MV et al. , “Mapping trust relationships in organ donation and transplantation : a conceptual model”, BMC Medical Ethics, 2023, 24 : 93.
10 | Pezzino S et al. , “Living devices for organ replacement : the rise of bioartificial organ engineering”, Appl. Sci. , 2026, 16 : 6330.