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Vaccins : science, doutes et espoirs

Publié en ligne le 20 avril 2021 -
Introduction du dossier

Les premières maladies infectieuses sont apparues dans la lointaine histoire de l’humanité (au Néolithique avec les premières domestications d’animaux, mais peut-être même au Paléolithique [1]). La peste a plusieurs fois ravagé la Rome antique (le mot peste vient du latin pestis qui signifie fléau, ravage). La peste noire du Moyen Âge a tué en six ans (1347-1352) entre un tiers et la moitié des habitants du continent européen. Très longtemps, la cause imputée était d’origine divine et les principales mesures visant à se débarrasser de l’épidémie consistaient en des offrandes, des processions et des sacrifices. Toutefois, dès l’Antiquité, on a constaté que des personnes atteintes une première fois de certaines maladies ne tombaient pas malades une seconde fois [2]. Au XIIe siècle, le philosophe et médecin Averroès fit le même constat. La variolisation, procédé consistant à inoculer une souche atténuée du virus (du pus de pustules de malades), semble trouver sa source au XIe siècle en Asie (Inde ou Chine) et est introduite en 1718 en Angleterre par Lady Montagu, la femme de l’ambassadeur de la Couronne en Turquie. Le médecin anglais Edward Jenner (1749-1823) constate qu’une partie de ses patients ne réagit pas au traitement : ceux en contact avec des bovins et ayant développé une maladie bénigne, le cowpox (ou vaccine, dérivé du mot latin vacca, qui signifie vache). Postulant une immunité croisée, il améliore le procédé de variolisation en inoculant du pus de vaccine plutôt que de variole. Louis Pasteur (1822-1895), identifiant le rôle de pathogènes dans l’évolution des maladies contagieuses, met au point les premiers vaccins atténués, d’abord chez l’animal (choléra des poules, charbon des moutons et rouget du porc) puis chez l’Homme (rage).

Edward Jenner, James Northcote (1746-1831)

La vaccination a, depuis, pris une place centrale en santé publique. Elle a permis d’éviter des millions de victimes et a contribué à l’éradication de maladies autrefois mortelles et endémiques. Aujourd’hui encore, elle reste l’outil le plus performant pour lutter durablement et efficacement contre de nombreuses maladies infectieuses. L’épidémie de Covid-19, due à une infection par le virus SARS-CoV-2, en est une nouvelle illustration.

En près de deux siècles, les connaissances scientifiques ont largement progressé et elles jouent un rôle clé dans la résolution de la crise sanitaire en cours. Comme le note le Dr Anastasia Roublev [3], « au-delà du brouhaha et de l’écume des jours, dont bien peu se souviendront après l’orage, cette pandémie restera marquée avant tout par le triomphe de la recherche biologique. Avec l’identification du virus en cause et son décryptage en quelques semaines, avec la généralisation (et même la banalisation à l’extrême) de techniques de diagnostic et de dépistage comme la PCR et surtout avec la mise au point dans des délais record de vaccins très efficaces et bien tolérés utilisant des techniques novatrices (ARN messager, adénovirus vecteur non infectieux pour l’Homme…). »

Mieux comprendre ces découvertes scientifiques et technologiques peut sans doute aider à répondre à des questionnements légitimes relatifs à la vaccination.

Bataille contre un monstre,
Rudolf Jettmar (1869-1939)

La science derrière les vaccins pour la Covid-19

Les premiers vaccins contre le SARS-CoV-2 ont été expérimentés chez l’Homme dès l’été 2020 et ont commencé à être déployés en décembre 2020, à peine plus d’un an après le début de l’épidémie. L’explication de ces délais records ne tient pas qu’à des prouesses administratives ou économiques, mais d’abord à une importante connaissance scientifique accumulée, parfois de longue date (voir l’article de Sophie Blumental et Patrice Debré, « Un développement accéléré grâce au progrès »). Plusieurs pistes ont été explorées et donnent progressivement lieu à différents types de vaccins : vaccins dits « classiques » à virus atténué ou inactivé, vaccins vectorisés ou vaccins à ARN ou à ADN (voir l’article de Sophie Blumental et Patrice Debré, « Les différents types de vaccins développés »). Les biotechnologies à ARN ou à ADN sont le produit de développements scientifiques de pointe et c’est la première fois qu’ils donnent lieu à la mise au point de vaccins déployés chez l’Homme (voir l’article de Cyrille Moyon, « Comprendre les vaccins à ARN »).

Qui dit vaccin dit système immunitaire. En effet, la compréhension profonde du mode d’action des vaccins repose sur celle de notre système immunitaire. Ce système, produit de l’évolution biologique, permet à notre corps d’identifier les organismes étrangers et d’agir pour les éliminer. Mais ce système est complexe, assurant un fragile équilibre, toujours instable, loin d’un mécanisme qu’il suffirait de « booster » pour s’assurer une bonne santé (voir l’article de Marc Daëron, « “Booster” le système immunitaire ? Pas si simple… »).

La défiance vaccinale

Les peurs et la défiance vaccinale ne datent pas d’aujourd’hui. La variolisation promue par Jenner a fait, en son temps, l’objet de violentes campagnes de protestation. L’historien Pierre Darmon identifie plusieurs « générations d’antivaccinateurs » au XIXe siècle [4]. À côté des réactions conservatrices des « anciens inoculateurs dépossédés de leur art et condamnés au chômage », il souligne « l’introduction d’une pratique nouvelle aux effets encore inconnus […] de nature à susciter une inquiétude que renforçaient les origines plus ou moins suspectes de la vaccine ». Il s’agit en effet d’une sécrétion venant d’une maladie qui affecte le pis des vaches, « ce qui n’est guère plus flatteur […] et, qui plus est, ajoutent les vaccinophobes français, du pis d’une vache anglaise ! » Les effets secondaires, parfois extrêmement délétères, sont mis en avant. La variolisation provoquait, à ses débuts en Grande-Bretagne, entre 2 % et 10 % de décès [5] et, si la vaccination selon le procédé de Jenner a considérablement amélioré les choses, on était alors très loin de la sécurité vaccinale d’aujourd’hui. La controverse a fait rage, avec le recours à des méthodes que l’on retrouve dans les controverses contemporaines : les « antivaccinateurs […] donnent les noms des victimes, leur âge […], se complaisent dans les descriptions hideuses », mélangeant effets secondaires avérés et « faux liens de cause à effet entre la vaccine et une maladie qui lui est étrangère » [4]. Aujourd’hui, les effets secondaires restent le ressort principal de la défiance vaccinale, mélangeant là encore effets secondaires avérés (mineurs dans la quasi-totalité des cas) et faux liens de causalité (autisme, sclérose en plaque, etc.) (voir l’article du collectif Les Vaxxeuses, « Vaccins : effets secondaires réels et imaginaires »).

La défiance vaccinale s’est beaucoup nourrie du fait qu’il s’agit souvent de se protéger contre des maladies que l’on ne voit plus, ou très rarement. Cette apparence trompeuse, véritable paradoxe dans la mesure où, justement, c’est la vaccination qui rend ces maladies bien plus rares, voire inexistantes dans certains pays, contribue alors à une plus grande sensibilité aux risques potentiels (réels ou allégués). La réalité de la Covid-19, à l’inverse des autres maladies couvertes par les programmes de vaccination, a des conséquences visibles et médiatisées (conséquences sanitaires, mais aussi économiques, du fait des mesures prises), ce qui peut expliquer une très forte adhésion à la vaccination chez les personnes âgées (77 % des plus de 65 ans contre seulement 56 % dans la population en général, selon un sondage Odoxa du 14 janvier 2021 [6]). Reste que les réticences à la vaccination sont encore bien présentes (plus de 40 % de la population française), même si elles semblent s’être atténuées au fil des mois. La France est un des pays au monde où la défiance est la plus forte et les raisons mises en avant sont principalement les craintes des effets secondaires (72 %), mais aussi, de façon plus faible, un doute sur l’efficacité (27 %) (sondage Ipsos du 17 décembre 2020 [7]).

Les vaccins à ARN messager ont fait l’objet de craintes spécifiques invoquant les risques de modification de notre génome ou de recombinaison génétique (voir l’article d’Hervé Le Bars, « Les vaccins génétiques et le risque de recombinaison virale »).

Des questionnements légitimes

L’attitude « antivaccin » par principe reste assez minoritaire dans l’opinion (le sondage Ipsos cité plus haut l’évalue à 14 % de la population). Mais ce discours radical vient souvent se mélanger à des interrogations légitimes qu’il importe de ne pas ignorer. Quelle efficacité précise pour les personnes âgées ? Quelle efficacité contre les variants ? Le vaccin empêche-t-il la transmission ? Y a-t-il un vaccin meilleur qu’un autre ? (voir l’article de Sophie Blumental et Patrice Debré, « Quelques questions relatives à la vaccination »). L’information scientifique devient alors indispensable, même si les incertitudes ou les connaissances encore incomplètes sont souvent utilisées contre elle.

Les articles du dossier ont été rédigés en février 2021.

Dossier coordonné par Séverine Gratia
Références


1 | Trueba G, Dunthorn M, “Many neglected tropical diseases may have originated in the Paleolithic or before : new insights from genetics”, PLoS Negl Trop Dis, 2012, 6 :e1393.
2 | « L’histoire de la vaccination », sur le site vaccination-info.be, mise à jour 2 mars 2020.
3 | Roublev A, « Brouhaha », jim.fr, mars 2021.
4 | Darmon P, « Les premiers vaccinophobes », Sciences sociales et santé, 1984, 2 :127-34.
5 | Bazin H, « Histoire des refus vaccinaux », communication à l’Académie de médecine, 2 mai 2010.
6 | « Regard des Français sur le vaccin contre la Covid-19 », sondage Odoxa, 14 janvier 2021.
7 | “Global attitudes on a COVID-19 vaccine”, sondage Ipsos pour The World Economic Forum, 17 décembre 2020.

Publié dans le n° 336 de la revue


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